L'actualité vue par Marin Karmitz

Producteur de cinéma et exploitant de salles

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 7 mars 2003

Cinéaste, producteur, exploitant de salles de cinéma, mais aussi collectionneur d’art, Marin Karmitz vient d’ouvrir à Paris, au pied de la Bibliothèque François-Mitterrand, le mk2 Bibliothèque, un multiplexe qui allie salles de cinéma et d’exposition, boutiques et restaurants. Marin Karmitz commente l’actualité.

Le nouveau mk2 Bibliothèque, signé Jean-Michel Wilmotte, est le premier bâtiment que vous demandez à un architecte de construire intégralement. Ce projet s’inscrit dans un quartier parisien encore en construction, la ZAC rive gauche. Le gouvernement a lancé une campagne d’affichage pour la qualité de l’architecture. Êtes-vous sensible à cette volonté de promouvoir une certaine beauté de la ville ?
C’est un problème extrêmement important et une campagne ne suffit pas à poser un problème aussi fondamental que celui de l’apprentissage du regard. Il s’agit en fait d’amener les gens à un certain niveau de civilisation, à une certaine ambition pour eux-mêmes et pour leur enfant, à la volonté de laisser une trace autre que celle de la cage à lapin, celle de la banalisation du pavillon individuel, celle du moderne-industrialisé, bref de leur apprendre à travers l’architecture à se réapproprier la vie, l’imagination. C’est un problème vital, c’est quelque chose qui doit rentrer dans l’éducation nationale, qui est de l’ordre de l’apprentissage au quotidien. Je suis toujours extrêmement surpris par la dégradation de la ville. Pourquoi à notre époque sommes-nous à ce point incapables de faire des choses belles ? Je reviens de Berlin passionné par cette ville qui offre des possibilités considérables, puisque tout y est à construire ou à reconstruire. Sur Postdamer Platz, il est étonnant qu’un architecte aussi remarquable que Renzo Piano ait finalement été incapable de faire une place. Le poids des bureaux d’étude sur les architectes leur ôte une partie de leurs talents. À partir d’une idée créative, leur projet passe par des gens qui les réécrivent en fonction de normes de rentabilité. Et quand le diffuseur gère le contenu, il tue le talent. C’est une situation que l’on trouve dans les autres formes d’expression, en particulier dans le cinéma, où le diffuseur principal, la télévision, finit par banaliser grandement son contenu, mais c’est aussi valable pour l’art. Les grandes maisons de ventes qui gèrent le marché de l’art finissent par banaliser les artistes en créant un marché fictif, des goûts discutables et des valeurs superficielles. On voit la même chose en musique, en littérature... J’ai beaucoup écrit sur ce phénomène. Pour moi, il est apparu pour la première fois dans la peinture. J’ai été très frappé de voir qu’à la fin des années 1950 la peinture française avait été éliminée du marché par les Américains. On est passé des galeries de la rue des Beaux-Arts à des espaces qui ont changé la nature de la peinture, la dimension des toiles, les commanditaires. On est passé d’une peinture d’appartement à une peinture d’aéroport. Quand j’ai fait poser la question à Leo Castelli, pourquoi alors qu’il avait été l’un des premiers marchands de Fautrier, il ne le montrait plus aux États-Unis, sa réponse a été : “Il ne produit pas assez”.

Le poids des bureaux d’études est également important dans cette partie du 13e arrondissement. Quelles sont vos attentes concernant le développement du quartier de la Bibliothèque nationale de France ?
Je suis toujours favorable au développement d’appartements. Une ville, si on ne veut pas en faire un désert, doit se fonder sur le logement, les besoins des gens dans le quotidien, qui doivent manger, se vêtir... Si on transporte ces besoins ailleurs, on fait des villes désertes. Une ville, c’est de la proximité. C’est la raison pour laquelle je pense que le cinéma est un lieu de vie qui peut changer la vie. Et les différentes expériences que j’ai pu faire ont effectivement été très probantes et ont montré que les quartiers pouvaient se transformer à partir des lieux de culture. Depuis 1973 et l’ouverture de mes premières salles à Bastille, j’ai essayé de penser le cinéma au cœur d’autres modes d’expression, créant des passerelles avec la littérature, la photo, la peinture, la musique... Il ne faut pas isoler les artistes les uns des autres. Les artistes présentés actuellement dans l’exposition organisée au mk2 Bibliothèque s’influencent mutuellement, beaucoup travaillent à partir du cinéma, mais il est intéressant que le cinéma soit aussi influencé par eux. C’est un échange. Cela ne doit pas être un vol. Un lieu comme ici est fait pour créer ces passerelles et j’ai été heureux d’inviter les galeries du 13e à venir exposer ici certains de leurs artistes.

Les artistes sont effectivement beaucoup influencés par le cinéma. Le problème ne vient-il pas de la vision caricaturale que porte le cinéma sur l’art ?
Dans les décors des films, je suis extrêmement vigilant sur les tableaux que l’on montre. J’ai toujours pris le principe de montrer non pas des reproductions mais de vraies œuvres. L’exemple le plus probant est Mélo, que j’ai fait avec Alain Resnais. C’est un film d’époque 1930 qui comprenait de vraies pièces de Ruhlmann, Chareau, Juan Gris, Laurens, Picasso... Il était important que le cinéma rende hommage à cette époque, qui lui a beaucoup apporté. Pour lancer des passerelles autour du cinéma, j’ai demandé à Martin Szekely, un génial désigner, de créer des sièges pour le mk2 Bibliothèque, et j’ai invité des artistes à exposer. Quand le cinéma fait des films sur la peinture, ils sont caricaturaux parce qu’ils utilisent la peinture comme un décor, mais non pas dans la réalité même de la création. Ils font de l’illustration. Et le mystère de tous les arts, c’est de sortir de l’illustration pour arriver à la création. Ici, je voudrais montrer des films de Boltanski. Un certain nombre d’artistes sont de plus en plus attirés par l’image cinématographique, il faut leur donner la possibilité de montrer leurs créations.

De l’autre côté de la Seine, l’ancien American Center va finalement se transformer en Cinémathèque française. Comment avez-vous accueilli cette décision ?
Depuis la disparition de Langlois, nous sommes devant un problème difficile à résoudre, lié au fait que la Cinémathèque française a été créée par un homme et qu’elle est le point de vue personnel d’un homme sur l’histoire d’un art. Le Musée du cinéma était en fait le Musée Langlois. Que peut devenir un musée personnel ? Nous sommes obligés de réfléchir à une institution. Mais d’un côté, nous avons une association qui se veut totalement indépendante, qui dirige, gère, et de l’autre, l’État, qui paye. D’où la difficulté de trouver une ligne directrice, un vrai projet à ce que devrait être ce nouveau type de musée. Le bâtiment, ce n’est rien : il faut d’abord savoir ce que l’on veut y faire.

Vous êtes collectionneur d’art. Pensez-vous qu’il faille favoriser les collections en France par des incitations fiscales ?
Ce qui frappe chez les collectionneurs français, c’est leur volonté d’anonymat. C’est une chose qui me gêne beaucoup, parce que les artistes ont besoin d’être revendiqués. Ils ne peuvent pas vivre dans le silence. Si on aime un artiste, il faut revendiquer son choix. Je prête aux musées et je signe. Je me souviens de l’exposition “Passions privées” [au Musée d’art moderne de la Ville de Paris] : nous étions très peu à donner notre nom. Cela démontre déjà une incroyable faiblesse de relations entre artistes et collectionneurs en France. Alors, pourquoi cette lâcheté ? Première remarque : le fisc. Il faut sans doute en tenir compte, et si c’est ça, il faut trouver une solution. Mais, quand on collectionne et que l’on aime un artiste, le fisc est un inconvénient, un désagrément, mais cela ne peut pas être une raison pour être anonyme. Ensuite, il y a un mépris de l’État à l’égard des collectionneurs. Cela change un peu mais pas assez. Les officiels et les conservateurs de musées ont un mépris anormal des collectionneurs. Je prête des œuvres un peu partout et je vois la différence de traitement de pays à pays. La façon dont les donateurs aux musées sont traités ici ne me donne pas envie de donner. Et ce qui se passe avec le cabinet Breton est scandaleux. De plus, l’idée du mécénat s’est perdue en France. Pendant des dizaines d’années, des gens riches, comme les Rothschild, ont ouvert des écoles, construit des immeubles, des hôpitaux… Ils participaient à la société. Aujourd’hui, on délègue tout à l’État, comme si, à partir du moment où il y a la Sécurité sociale, on avait plus besoin de se préoccuper de comment on peut améliorer un hôpital ou enrichir un musée. Il y a un désengagement civique des gens qui ont les moyens à l’égard de leur pays qui me semble assez étrange.

Quelles sont les expositions qui vous ont marqué dernièrement ?
J’ai trouvé remarquable l’exposition de Douglas Gordon chez Yvon Lambert, à Paris. Que l’on puisse voir l’ensemble de ses films montre la cohérence de son travail. C’est aussi courageux de la part du galeriste d’avoir agrandi son espace, ouvert une librairie... Cela montre la capacité de Paris d’être au cœur de la défense de l’art. J’ai vu également la magnifique exposition de Malévitch au Deutsche Guggenheim de Berlin. Il faut revoir Malévitch. Il est à la base de tout. Cet homme a été cassé par Jdanov (le père du réalisme socialiste), après avoir tout inventé. Il a quand même réinterprété et tenté de dynamiter le réalisme socialiste. Des expositions comme celle-là me rendent heureux plusieurs jours après. Cela me met dans un état de lévitation que seule la peinture me procure.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°166 du 7 mars 2003, avec le titre suivant : L'actualité vue par Marin Karmitz

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