L’actualité vue par Anselm Kiefer, artiste

« Tous les êtres humains cherchent un point fixe »

Le Journal des Arts

Le 30 juillet 2007 - 1216 mots

Actuellement à l’affiche au Musée Guggenheim de Bilbao, Anselm Kiefer inaugure « Monumenta » au Grand Palais, à Paris, le 30 mai. Dès le 5 novembre, il sera le « Grand invité » du Musée du Louvre. L’occasion pour l’artiste allemand de quitter son atelier de Barjac pour s’installer à Paris. L’artiste commente l’actualité.

Actuellement à l’affiche au Musée Guggenheim de Bilbao, Anselm Kiefer inaugure « Monumenta » au Grand Palais, à Paris, le 30 mai. Dès le 5 novembre, il sera le « Grand invité » du Musée du Louvre. L’occasion pour l’artiste allemand de quitter son atelier de Barjac pour s’installer à Paris. L’artiste commente l’actualité.

Au Grand-Palais, vous allez exposer six maisons abritant chacune un grand tableau, ainsi que deux tours. Vous avez dû vous battre pour obtenir le droit d’agir à votre gré.
La France est un pays très bureaucratique et j’ai dû vraiment me battre. Les maisons et les tours ne sont pas un simple caprice, il est important que les tableaux soient exposés dans le contexte approprié. Rien ne m’exaspère plus que d’imaginer un de mes tableaux accroché au-dessus d’une cheminée en guise d’ornement.

Beaucoup de vos tableaux sont inspirés de poèmes de Paul Celan et d’Ingeborg Bachmann.
Mon œuvre est imprégné de références littéraires et j’ai toujours balancé entre le désir d’être peintre et celui d’être écrivain. Je ne cherche pas à illustrer les poèmes, mais à transmettre l’état d’esprit qu’ils suscitent. Je considère Ingeborg Bachmann comme la plus grande poéte du XXe siècle.

Vous étudiez les spiritualités depuis l’âge de 17 ans. Que pensez-vous du matérialisme du monde actuel ? Et de l’art entièrement soumis au commerce ?
L’art commercial est un jeu auquel je ne joue pas ; il est à la portée de tous de pervertir les notions d’art et d’artiste, mais je ne me le permets pas. J’interdis à mes galeristes d’exposer ou de vendre mes œuvres dans les foires. Je vends juste ce qu’il faut pour les besoins de mon atelier. [...] Il y a une telle demande pour mes toiles que je pourrais ne jamais cesser d’en vendre, mais je m’y refuse. Ce serait fastidieux, et d’une grande tristesse. C’est pourquoi je garde beaucoup de mes œuvres en réserve.
 
En septembre, vous allez venir vivre à Paris, une autre ville qui compte dans vos souvenirs.
Oui, j’y ai gardé un atelier. Je suis venu à Paris à l’âge de 17 ans, avec une bourse universitaire, je vivais dans un hôtel très bon marché et j’étais obsédé par l’avenue Foch et le Faubourg Saint-Honoré. Je me souviens d’avoir parcouru ces quartiers chic et de m’être arrêté sur le seuil de quelques immeubles impressionnants. Je rêvais de me trouver de l’autre côté de ces murs. Maintenant que je suis de l’autre côté, la vie n’y est pas telle que je l’imaginais. Tel est l’enseignement de toute une vie : les attentes ne sont jamais satisfaites.
Si vous emménagez à Paris, allez-vous fermer votre atelier de Barjac ?
J’ai d’abord pensé l’utiliser comme entrepôt et atelier pour des sculptures de grand format, mais j’ai décidé ensuite de laisser le Guggenheim s’en occuper pour l’ouvrir au public.

Lorsque vous vous êtes installé en France, en 1991, était-ce pour vous un nouveau départ ?
Il est impossible de commencer à nouveau, on a toujours des souvenirs. Un journaliste m’a posé un jour cette question très subtile : « Où est votre mère patrie ? » J’ai répondu que c’était chacun de mes souvenirs et non un lieu concret.

Au Louvre, vous réalisez une installation basée sur les constellations. L’exposition du Grand-Palais a pour titre « Sternfall » (Chutes d’étoiles), il y a des planètes et des étoiles dans toutes vos œuvres. Selon vous, les étoiles sont des fragments de mémoire qui trouvent leur chemin dans vos toiles.
C’est une illusion : la lumière émise par les étoiles est éteinte mais nous la voyons encore. C’est un symbole de la condition élémentaire de l’existence. J’ai récemment lu cette formule dans un livre de Saul Bellow : « Tout homme devrait avoir sa propre étoile. » C’est une belle pensée et j’ai suivi son conseil. Mon étoile est une sorte de méditation qui libère mes anxiétés et mes tensions. Au plus profond d’eux-mêmes, tous les êtres humains cherchent un point fixe.

Une autre phrase que vous aimez est : « Chaque plante correspond à une étoile. »
Elle est de Robert Fludd, un médecin alchimiste, philosophe et théologien du XVIe siècle qui cherchait une théorie capable d’unir macrocosme et microcosme, sans succès. Les scientifiques cherchent toujours à en faire autant. C’est ce qu’a tenté Einstein, unir la théorie de la relativité, qui concerne le macrocosme, avec la théorie quantique de la gravitation, mais sans succès non plus.

Est-ce cela que vous cherchez à faire dans vos œuvres ?
J’adorerais. J’ai cette chance que l’art soit un langage universel et ouvert, contrairement à la science, dont les lois sont très spécifiques et limitées par l’espace et le temps. La science ne découvrira jamais la vérité pure parce que celle-ci n’existe pas. La vérité se déplace et évolue. Plus on découvre de lois, plus s’ouvrent d’inconnus. On ne peut comprendre le monde par le moyen de la science.

Pensez-vous qu’on progresse beaucoup, dans l’art actuel ?
Je ne crois pas à l’idée de progrès. Dans l’art actuel, tout est faisable, mais l’essence de l’art est que presque rien n’est faisable. Il y a aujourd’hui pléthore d’artistes et il est presque impossible de faire quoi que ce soit de nouveau, il semble que tout a déjà été fait. Dans les années 1970, quand j’étais étudiant, nous organisions des happenings pour tenter d’abolir les frontières entre l’art et la vie. Il y a aujourd’hui une telle prolifération d’œuvres, de musiques, de messages, qu’il n’y a plus de frontières à abolir. Je ne veux pas dire par là que Duchamp a eu tort d’exposer son urinoir dans une galerie. Quand il l’a fait la première fois, c’était extraordinaire, mais la deuxième fois, ça ne l’était plus. Peut-être cela gardait-il une signification la deuxième fois, mais la troisième fois, l’urinoir n’était plus qu’un urinoir. L’art et la vie sont deux choses très différentes.

Pendant de nombreuses années, votre grande source d’inspiration a aussi été la Kabbale. D’où vous vient cet intérêt pour la culture juive et comment s’exprime-t-il dans vos œuvres ?
La raison de cet intérêt est simple. J’ai eu une éducation strictement catholique. Le catholicisme a pour base le judaïsme, l’Ancien Testament est le socle du Nouveau. La suite allait de soi. Dans les années 1980, je me suis rendu à Jérusalem et j’ai commencé à lire des livres de Gershom Sholem (un des plus grands spécialistes de la Kabbale au XXe siècle) et à rencontrer de nombreux experts. [...] Ce qui m’intéresse fondamentalement dans la Kabbale est le défi qu’elle pose de transposer en images des questions purement intellectuelles, de transformer quelque chose d’invisible en quelque chose de visible. Ce qui n’est pas le cas avec l’Ancien Testament, très facile à transposer en images.

Cela ne vise donc pas à alléger votre sentiment de culpabilité d’être allemand ?
Je ne puis imaginer la culture allemande sans le judaïsme. Tout ce qui a de l’intérêt, dans la poésie et la philosophie allemandes, résulte du mélange d’éléments allemands et juifs. Les Allemands ont commis le crime immense de tuer les Juifs, et de s’amputer eux-mêmes : ils ont fait main basse sur la moitié de leur culture nationale et l’ont tuée.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°260 du 25 mai 2007, avec le titre suivant : L’actualité vue par Anselm Kiefer, artiste

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