Dimanche 21 octobre 2018

La Renaissance du dessin

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 4 octobre 2007 - 958 mots

Les grands dessins italiens de la Renaissance font le miel des musées et des collectionneurs américains. Plus abondantes, les feuilles du XVIIe siècle s’ancrent tout aussi solidement sur le marché.

Ces dernières décades ont marqué le sacre des grandes figures de la Renaissance, pré carré d’un petit cercle de musées et collectionneurs américains, à l’instar de Leon Black, capables d’enchérir à coups de millions de dollars. Véritables dieux du stade, Léonard de Vinci, Michel-Ange et Raphaël caracolent sur la crête du marché. En 2001, le marchand londonien Jean-Luc Baroni achète pour 5,9 millions de livres sterling (9,7 millions d’euros) un dessin de Michel-Ange représentant une femme endeuillée. La même année, un Cheval et cavalier de Vinci aussi grand qu’un timbre poste est couronné de l’enchère 8,1 millions de livres chez Christie’s. Il égalise alors le record établi pour l’étude du Christ debout de Michel-Ange, acheté par la galeriste Katrin Bellinger (Munich) en juillet 2000. Quelques années plus tôt, c’était Raphaël qui créait la sensation. Une Tête d’apôtre, achetée pour 3,3 millions de livres par la collectionneuse Barbara Piasecka Johnson dans la vente Chatworth en 1984, s’est revendue pour 5,2 millions de livres en 1996 chez Christie’s à Londres. Des prix certes importants mais qui semblent dérisoires au regard des vaches sacrées de l’art moderne… Cette apparition soudaine et concentrée de dessins majeurs tient du hasard. « À terme, le risque est de ne trouver que des dessins ne représentant pas l’essence du travail des artistes, s’inquiète Benjamin Perronet, spécialiste de Christie’s. Dans le dessin, il y a une raréfaction encore plus accentuée que dans d’autres domaines car la finalité des grandes collections formées ces cinquante dernières années, c’est en fait le musée. Mais en même temps, les redécouvertes ou réattributions sont importantes. Le dessin n’étant pas une œuvre aboutie, sa paternité a pu se perdre en cours de route. On peut ainsi voir réapparaître un dessin de Michel-Ange ou de Léonard de Vinci plus facilement qu’un tableau qui s’avèrera plus documenté. » En attendant le miracle, les collectionneurs basculent vers les figures secondaires. En 2000, le marchand londonien Jean-Luc Baroni a ainsi acheté pour 1,6 million d’euros une Étude du Christ pour une Pieta du maniériste toscan Angelo Bronzino chez Piasa. Il a récidivé l’année suivante en emportant contre le Metropolitan Museum of Art de New York Une figure couronnée de lauriers attribuée à Lorenzo di Credi, élève de Verrocchio. La raréfaction aidant, les seconds couteaux se trouvent parfois catapultés en couverture des catalogues de vente. Ce fut le cas du Bolonais Orazio Samacchini, dont une feuille très enlevée fut acquise par Jean-Luc Baroni pour 216 000 livres en juillet chez Christie’s. « Le sujet était splendide, l’état extraordinaire, explique le marchand. Ce n’est pas le nom qui joue, mais l’ensemble des facteurs qui en font un beau dessin qui tape dans la figure et plaît immédiatement au regard. » Tout est en effet affaire de regard, de sorte qu’un dessin plus nerveux ou audacieux frappe davantage qu’une feuille plus académique. Ainsi dans la même vente, une étude un peu molle d’une sculpture de Michel-Ange par Baccio Bandinelli a plafonné à 84 000 livres. Sans doute aurait-il dépassé ce prix s’il avait relevé de sa facture habituelle, travaillée à coup de hachures gorgées d’encre.
La question de la rareté plombe moins le dessin du XVIIe. Bien que Rome, avec Pierre de Cortone, et Bologne, avec les Carrache, dominent le siècle après l’apogée de Florence à la Renaissance, l’intérêt s’est diversifié sur d’autres écoles, notamment napolitaine. Un semblant de marché s’esquisse aussi pour les dessins génois longtemps dépréciés. Connu pour ses scènes champêtres, Giovanni Benedetto Castiglione s’impose en figure dominante du baroque génois. « C’est le seul Génois du XVIIe siècle à faire de gros prix. Ses dessins sont très picturaux un peu comme les esquisses de Rubens », indique Nicolas Joly, spécialiste de Sotheby’s. En revanche, Luca Cambiaso, identifiable à ses compositions schématiques avec des têtes géométriques, observe une cote en dents-de-scie. Si le ténébrisme lombard est apprécié, les dessins sont toutefois trop rares pour bouleverser le marché. « Dans une Lombardie influencée par le caravagisme, le dessin avait un rôle moins important qu’à Bologne, Rome ou Florence où il était central dans le processus de création », souligne Benjamin Perronet. De même, l’école vénitienne privilégiait la couleur sur le dessin. Sujets à caution, les feuilles du Titien comme ceux de Giorgone partagent d’ailleurs les spécialistes.

Sarto magnifico

Vendue par Christie’s en 2005, cette Tête de Saint Joseph par le Florentin Andrea del Sarto (ill. ci-contre) est la dernière feuille importante de la Renaissance passée sur le marché. Un dessin d’autant plus insigne qu’il avait figuré dans la collection du peintre Giorgio Vasari qui, non content d’être l’un des premiers historiens de l’art, fut aussi l’un des collectionneurs pionniers de dessins. Figure de proue de la tradition florentine, Andrea del Sarto était si recherché de son vivant que Vasari rapporte un vol de plusieurs dessins effectué chez ses héritiers peu de temps après sa mort. Ce créateur fut sans doute aussi prolifique que ses confrères. Seules 190 feuilles ont toutefois survécu au temps, dont moins d’une douzaine probablement en mains privées. Au XXe siècle, il faut remonter à 1936 pour voir apparaître une Tête de Leonardo Morelli sur le marché. D’une rare qualité, cette feuille fut alors achetée par le collectionneur néerlandais Frits Lugt. Dessinée de manière très aboutie à la craie rouge et blanche, la Tête de Saint Joseph renvoie au tableau de la Sainte Famille (circa 1523), commandé par Zanobi Bracci et conservé depuis au Palais Pitti à Florence. Le marchand londonien Jean-Luc Baroni ne s’y est pas trompé en bataillant ferme contre le conservateur du Metropolitan Museum of Art de New York, George Goldner, pour le décrocher finalement à 6,5 millions de livres sterling (9,5 millions d’euros) au profit d’un de ses clients américains.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°264 du 7 septembre 2007, avec le titre suivant : La Renaissance du dessin

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