Dimanche 18 novembre 2018

La « belgitude » version Szeemann

Le Journal des Arts

Le 29 avril 2005 - 852 mots

Pour sa dernière exposition, le commissaire suisse offre un accrochage qui se nourrit de toutes les confrontations possibles, entre un improbable Musée du silex et les cochons tatoués de Wim Delvoye.

On espérait son retour comme celui du fils prodigue, tant la toile est, entre socialisme et anticléricalisme « fin de siècle », emblématique de cet esprit satirique, un brin sarcastique, typiquement belge. Las, il aura fallu compter à nouveau, et comme lors de la rétrospective de 1999, sans L’Entrée du Christ à Bruxelles, ce chef-d’œuvre de James Ensor, espéré par tous mais accroché définitivement, semble-t-il, aux cimaises du Getty Museum de Los Angeles. Cependant, ne boudons pas trop notre plaisir et examinons de plus près l’exposition qui couronne avec panache la carrière du regretté Harald Szeemann (1933-2005). Car c’est une juste et bien belge exposition que, comme un testament plastique, feu le commissaire de renommée internationale et auteur, déjà à Bruxelles, d’une remarquable « Autriche visionnaire » (1998), nous propose.
« La Belgique est un plaisir et doit le rester ! » s’évertuaient déjà en leur temps les joyeux drilles de la bande des Snuls, équivalent belge des Nuls, qui eurent leur heure de gloire au début des années 1990. Mais, curieusement, ils manquent à l’appel de la solide tranche de rire campée par cette « Belgique visionnaire ». En revanche, l’infâme mais drolatique Poelvoorde de C’est arrivé près de chez vous (1992) – ce film de Belvaux et Bonzel, qui « ne pisse pas très haut mais toujours au bon endroit » (Libération, 11 août 1992) et a donné son sous-titre à l’exposition – fait toujours autant recette. Car on rit, et souvent à gorge déployée, dans cet accrochage qui sent bon la bière ou les baraques à frites, et qui, comme toujours chez Szeemann, se nourrit de toutes les confrontations possibles.

« Génie d’un pays »
À l’aide d’œuvres anciennes et contemporaines, le commissaire a pris parti d’esquisser une image non orthodoxe de la culture et de l’histoire de la Belgique, depuis 1830. Comme bien d’autres, le pays semblait à ses yeux posséder une dimension visionnaire. Les projets fantastiques de quelques individus et les traditions populaires locales, bien vivantes, y ont déterminé sans doute plus qu’ailleurs l’aspect de l’art et de la culture. Faut-il pour autant chercher les traces de cette « belgitude » plastique parmi les Gilles de Binche (personnages du carnaval de Binche) ou les Blancs Moussis (confrérie folklorique de Stavelot) ? Pas vraiment… Szeemann définissait pour sa part comme suit l’idée qui présida à ses choix : « Si je dis visionnaire, c’est qu’il ne s’agit pas d’une simple exposition d’art. Même si l’art visuel est le fil rouge de l’exposition, le but est de capter, par des voies synthétiques ou dialectiques, le génie d’un pays aux frontières données, en l’occurrence la Belgique. L’exercice est périlleux, mais c’est ce que j’aime : par le médium d’une exposition à entrées multiples, mais toujours sur le mode poétique, j’essaie de donner forme à la spiritualité d’une région, d’un pays et de ses habitants. D’en dégager l’indicible, ou l’invisible, grâce à l’art, à la littérature, aux inventions, à la science, aux mœurs, aux traditions et aux anti-traditions, à la foi et aux révoltes, qu’elles soient dans ce cas wallonnes, flamandes ou bruxelloises. Bref : d’en faire un monde. » Même si l’on ne peut s’empêcher, çà et là, de percevoir quelques flottements dans le parcours, en raison très probablement du décès prématuré de son auteur, l’originalité et le non-conformisme agissent de fait comme fil rouge tout au long du projet. Thématique, celui-ci rassemble aux côtés de grands noms, des figures parfois moins célèbres, mais tout aussi surprenantes, où se côtoient les arts plastiques, l’architecture (Victor Horta, Henry Van de Velde…) et le cinéma (André Delvaux, Storck/Ivens, Thierry Zéno…). Quelques-uns des très grands artistes actuels belges ont spécialement créé une œuvre pour l’occasion, ainsi de Jan Fabre, dont le mannequin entièrement punaisé attire autant qu’il repousse, brille autant qu’il pique, dans cette dialectique de l’ambiguïté pur sucre chère à l’artiste. Ou d’Ann Veronica Janssens, qui régale littéralement le visiteur avec son « Pénétrable tricolore », installation de fumigènes « noir, jaune, rouge » dans laquelle on se perd complètement ! Des réalisations qui côtoient le travail d’Ensor, de Khnopff, de Rops, de Permeke, de Spilliaert, de Delvaux, de Magritte, des Cobra ou de Broodthaers, rappelant, s’il était nécessaire, le nom des artistes belges qui marquèrent de leur empreinte l’art du XXe siècle. Enfin, on ne quittera pas le Bozar sans s’arrêter sur le travail de Wim Delvoye. Entre sa Cloaca Turbo, version déjà améliorée de la fameuse Machine à merde, et la « Salle des cochons », qui concrétise tout l’amour/haine de la Belgique pour ce porc (goinfre, lubrique, sale, rentable…) déjà croqué par Rops et Charlier, on se dira finalement que le Belge possède au moins cette subtilité-là : celle de rire de lui-même.

La Belgique visionnaire. C’est arrivé près de chez nous

Jusqu’au 15 mai, Palais des beaux-arts de Bruxelles, 23, rue Ravenstein, Bruxelles, tél. 32 2 507 82 11, www.bozar.be ou www.175-25.be, tlj sauf lundi, 10h-18h, jeudi jusqu’à 21h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°214 du 29 avril 2005, avec le titre suivant : La « belgitude » version Szeemann

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