Vendredi 14 décembre 2018

Entretien

Jacques Sallois, ancien directeur des Musées de France

« Les collections ne sont pas des monnaies d’échange »

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 19 novembre 2007 - 1713 mots

Jacques Sallois a été directeur de cabinet du ministre de la Culture Jack Lang entre 1981 et 1985. Après un passage à la Datar et à la Caisse des dépôts et consignations, il est de 1990 à 1994 directeur des Musées de France, avant d’assurer la présidence du conseil d’administration de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) de 2002 à 2007. Il revient aujourd’hui sur les grandes questions qui se posent aux musées français”¯: la gratuité, l’inaliénabilité, l’installation du Louvre-Abou Dhabi ou encore la restitution des œuvres à leurs pays d’origine.

Vous avez initié les premiers projets de la « loi musée » votée en 2002 qui garantit, entre autres, l’inaliénabilité des œuvres des collections publiques. Un amendement parlementaire vient récemment de mettre en cause ce principe. Cela vous inquiète-t-il ?
La reconnaissance du principe d’inaliénabilité des œuvres d’art est un combat essentiel auquel je me suis attaché dès mon arrivée à la direction des Musées de France. Déjà m’inquiétait la pression idéologique qui s’exerce dans ce domaine comme dans bien d’autres et qui vise à appliquer sans nuance à la sphère publique en général, et aux musées en particulier, les principes et les règles de gestion du marché. Il est bon que les institutions culturelles soient bien gérées. Et j’ai beaucoup milité pour qu’elles s’imposent des disciplines qui peuvent s’inspirer de celles des entreprises. Mais l’État, et au-delà, la collectivité nationale, ne sont pas réductibles à des affaires marchandes. Dans le domaine des musées, nos collections ont été constituées par une longue suite de générations. Elles remontent pour beaucoup d’entre elles à la période monarchique. Et les rois savaient, eux, qu’ils ne pouvaient aliéner les biens de la Couronne qu’« en leur conseil ». Ces collections ont été consacrées par la République naissante, et singulièrement par la première circulaire de Jean-Marie Roland, son premier ministre de l’Intérieur, qui à son tour insistait sur le fait que ces collections, que certains, un mois plus tôt, avaient voulu détruire, étaient le bien commun de la Nation et qu’elles devaient être transmises aux générations futures. Il serait bon que ce texte, dont j’avais suscité la réédition en 1992, soit attentivement lu par nos législateurs. La loi musée, dont le projet consacrait fermement l’inaliénabilité des collections a, après de longs débats, prévu un mécanisme de déclassement des œuvres lorsque cela paraît nécessaire. Il serait absurde et dangereux d’aller au-delà. Même aux États-Unis, où l’idéologie marchande règne sans partage, les musées savent bien que vendre les chefs-d’œuvre est impossible et que vendre les autres pièces n’a pas d’intérêt financier. Nos collections doivent se gérer à l’échelle des siècles. On a vu récemment combien la vente d’un immeuble pouvait se révéler peu opportune quand l’État était amené à le racheter quelque temps plus tard à un prix singulièrement accru… Gardons nos collections à l’abri de telles mésaventures. Nous commençons à prendre conscience, dans le domaine de l’écologie, que le marché ne garantit pas la transmission du patrimoine commun de l’humanité aux générations à venir. Le problème de la transmission des collections, qui sont tout autant notre patrimoine commun, n’est pas différent… Je fais confiance à Jacques Rigaud, que la ministre vient de charger d’une mission sur ce sujet, pour rappeler ces principes.

Quel regard portez-vous sur l’expérience de la gratuité mise en œuvre en 2008 dans quatorze musées nationaux par le ministère de la Culture sur proposition du président de la République ?
Je trouve en premier lieu plutôt heureux que les musées figurent au nombre des propositions d’un président de la République. Mais en même temps, j’ai toujours considéré qu’il fallait aborder le problème de la gratuité avec circonspection. Dans le début des années 1980, à un moment où certains étaient tentés de revenir sur la gratuité du dimanche, je me souviens avoir ressorti les pages du Journal officiel qui relataient le débat sur l’instauration, en 1922, d’un droit d’entrée dans les musées de l’État au cours duquel quelques ténors radicaux et socialistes avaient insisté pour maintenir l’ouverture gratuite dominicale. La référence avait suffi, à l’époque, à éviter que l’on remette en cause cet avantage. Elle n’a pas fait obstacle, en 1989, à sa suppression. Quand je suis arrivé à la direction des Musées de France, la situation avait changé. Le Louvre accueillait massivement des touristes étrangers. Je n’ai pas milité pour un retour systématique à la gratuité, j’estimais que c’était faire un cadeau aux agences touristiques. La direction des Musées a surtout mis l’accent – en se dotant notamment d’un bureau des publics – sur la nécessité d’élaborer, pour chaque musée, dans le cadre de son programme scientifique et culturel, une politique des publics adaptée à son profil particulier : à ses publics spontanés et à ses publics souhaités. On ne peut pas avoir la même politique pour un musée comme le Louvre et les musées locaux. En tout état de cause, le tarif d’entrée n’est pas, et de loin, le seul blocage à l’entrée dans les musées. Tout au long du XIXe siècle, l’absence de droit d’entrée n’amenait pas les foules populaires devant les cimaises, sauf parfois – la littérature le rappelle – lorsque, pour les noces, elles s’habillaient « en bourgeois »... Les expérimentations décidées actuellement méritent d’être suivies avec attention. Mais la plupart des autorités responsables de musées savent aujourd’hui mettre en œuvre des démarches ciblées : cartes annuelles à prix réduit, invitations aux expositions visant des publics non habitués, croisement des publics avec ceux d’autres institutions culturelles (bibliothèques...), voire sportives. Cela ne réduit pas, loin de là, l’intérêt de la gratuité dès lors qu’elle s’insère dans une telle politique cohérente et qu’elle ne met pas en cause les moyens de survie du musée. Mais ce n’est qu’un aspect de la politique des publics telle qu’elle doit être définie dans un cadre culturel et scientifique. Ouvrir les portes des musées ne suffit pas ; il faut prendre les publics non avertis par la main, les accueillir et les guider. Sinon, la gratuité n’est qu’un alibi à l’absence de réflexion sur ce qu’est une politique des publics, dont une des missions premières, outre la conservation, est d’éduquer. C’est aux conservateurs de défendre ces principes. Mais le corps de métier ne s’est peut-être pas assez exprimé sur ce sujet et a pu donner l’impression qu’il regrettait l’explosion des publics. Le devoir de réserve n’exclut pas que l’on s’exprime, encore faut-il le faire avec beaucoup de pédagogie.

Justement, quelle est votre position sur la création du Louvre-Abou Dhabi, qui a suscité une levée de boucliers de certains conservateurs et professionnels ?
Je comprends et partage l’émotion qu’elle suscite chez les conservateurs. Mais nous devons surtout prendre conscience qu’elle se situe dans un contexte où l’on assiste à un inéluctable mouvement de déplacement de la richesse mondiale. Des pays de plus en plus nombreux accèdent à l’opulence et ont envie, et les moyens, de se constituer des collections comparables aux nôtres. En même temps, les musées des pays développés, souvent publics, rencontrent de difficiles problèmes de financement. On voit le risque. Il ne fera que s’accroître. C’est une raison supplémentaire pour se montrer vigilant. Dans le cas qui nous occupe, il faut regretter que l’affaire ait été engagée sur une base purement diplomatique sans travail préalable des professionnels, et qu’elle ait été conçue et présentée comme une pure affaire financière. Une société est désormais chargée de bâtir le projet scientifique et culturel. Il est heureux que cet objectif s’impose. Mais c’est un peu tard, tant les questions que l’on aurait aimé voir précisées d’emblée sont nombreuses (conditions de conservation des œuvres prêtées, formation et recrutement des conservateurs, nature et statut des collections à constituer….). Et même si son président est un homme sage, il est toujours problématique de confier à une société privée l’élaboration d’un projet scientifique et culturel. Encore une fois, on ne peut pas ignorer le mouvement de fond, mais il est urgent que nous nous dotions d’une doctrine en matière de coopération internationale des musées qui valorise le potentiel dont notre pays dispose, grâce certes à la richesse de ses collections, mais aussi grâce à un corps de conservateurs dont la compétence et l’éthique sont mondialement reconnues. Nous avions, avec Irène Bizot, créé un club des plus grands musées du monde. Il faut élargir la réflexion, et pas seulement aux pays qui s’imposent désormais grâce à leurs moyens financiers. Je pense en particulier à l’Afrique où nous avions aussi organisé, au début des années 1990, le premier congrès panafricain des conservateurs.

En 1998, vous avez été nommé médiateur dans l’affaire des « archives coréennes » conservées à la Bibliothèque nationale de France et dont la Corée réclame le retour dans leur pays d’origine. Plusieurs autres demande de restitutions de pièces appartenant à des collections nationales par des pays étrangers se font entendre aujourd’hui, ce qui soulève par ailleurs le problème de l’inaliénabilité des œuvres. Quellles sont vos préconisations en la matière ?
C’est une question sérieuse et, j’ajouterais, ancienne. Dès l’origine de nos collections nationales, de très bons esprits se sont élevés contre le « dépaysement » des œuvres. C’est le cas de Quatremère de Quincy [1755-1849] qui expose parfaitement le problème dans ses fameuses Lettres à Miranda. Mais c’est surtout un problème qui se posera de plus en plus avec le développement de pays plus soucieux de leur histoire et des œuvres qui la marquent. Il faut, me semble-t-il, se garder de deux risques. Le premier est le risque « diplomatique ». Évitons de laisser les collections devenir des monnaies d’échange, voire des otages dans les marchandages entre États. Le second consisterait à mettre toutes les questions sur le même plan : toutes sont très spécifiques. Le plus sage est de demander aux conservateurs des pays concernés de trouver des solutions qui soient à la fois respectueuses de l’intégrité des collections, et des légitimes aspirations des pays d’origine. Cela n’est jamais simple. Mais les conservateurs, partout dans le monde, doivent s’entendre sur des solutions de compromis élaborées par eux, plutôt que de laisser les dirigeants politiques trancher en fonction de considérations étrangères à la sécurité des collections. Ainsi, avec mon homologue sud-coréen, nous avons tenté de bâtir une proposition qui recueille le consensus des conservateurs des deux côtés. Il est réalisé du côté français. Il est plus difficile à établir du côté coréen. Mais il est normal que ces questions prennent du temps...

À lire : Jacques Sallois, Les Musées de France, éd. PUF, coll. « Que sais-je ? », 1995 (réédition en 1998 et 2005).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°269 du 16 novembre 2007, avec le titre suivant : Jacques Sallois, ancien directeur des Musées de France

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