Musée - Numérique

Google séduit les musées français

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 29 janvier 2014 - 1575 mots

Réticents au début, les musées français sont maintenant de plus en plus nombreux à rejoindre la plateforme Google qui rassemble 57 000 reproductions d’œuvres en haute définition issues de 93 musées internationaux.

Le château de Versailles a été la première institution en France à signer, en 2009, un accord avec Google. Grâce à Street View, les internautes du monde entier peuvent depuis visiter virtuellement ses jardins et la galerie des Glaces. Un an plus tard, l’établissement participait au Art Project de Google rejoignant 17 autres musées parmi lesquels le Metropolitan Museum of Art, le MoMA, la National Gallery et le Musée des Offices, autres premiers signataires de cet accord qui donnait pour la première fois accès à une sélection de chefs-d’œuvre numérisés en très haute définition, ainsi qu’une vision d’ensemble d’un millier d’œuvres conservées dans les collections de ces institutions. La technologie Street View de Google offre de son côté des vues panoramiques à 360 degrés de quelques-unes de leurs salles.

Jean Jacques Aillagon, alors président de l’établissement de Versailles, assumait son choix après l’aval du ministère de la Culture. « Je souhaite profondément que le château de Versailles s’affirme comme un lieu d’innovation », déclare-t-il en février 2011. « Art Project nous permet d’amplifier notre stratégie de diffusion au plus grand nombre du patrimoine dont nous avons la charge. » Trois ans après la signature avec la firme de Moutain View, le château de Versailles est l’institution française qui a poussé, d’année en année, le plus loin cette collaboration qui lui permet de bénéficier gratuitement des techniques de pointe de Google. Il a réalisée la création en 2012 du site Internet spécifique « Versailles 3D » lors de l’ouverture au public de la galerie d’histoire du château, où des reconstitutions en 3D sont proposées, puis mis en ligne en septembre 2013 deux expositions virtuelles sur l’Institut Culturel de Google. Cette  plateforme regroupe, depuis sa création en 2011, regroupe les trois grands projets de la firme américaine que sont Google Art Project, lancé deux ans auparavant, World Wonders et Historic moments.

Un approfondissement à la visite sur place
Catherine Pégard s’inscrit dans la lignée de son prédécesseur dans la gestion de l’établissement public du château de Versailles : « Le partenariat technologique que nous avons mis en place avec Google depuis 2009 nous permet de bénéficier d’innovations numériques que nous ne pourrions développer seul ni financer nous-même. Avec cet accord, nous mettons à disposition du plus grand nombre de nouveaux contenus spécifiques sur notre propre site et, pour certains, sur le site de l’Institut Culturel Google. Ces productions sont des aides à la préparation et à l’approfondissement de la visite, permettant de démultiplier nos actions sur le numérique, d’aller plus vite et plus loin dans la compréhension du château de Versailles, de son histoire et de ses collections. Toutefois cela ne remplace en aucun cas l’émotion de la visite physique. Les 8,5 millions de visites que notre site Internet a enregistré en 2012 n’ont pas empêché le château d’accueillir l’an dernier 7,5 millions de visiteurs. L’un ne joue pas contre l’autre. C’est l’un et l’autre. » Même discours du côté du Musée du quai Branly, signataire de l’accord avec Google Art Project un an après le château de Versailles : « Le projet d’étendre le Street View à l’intérieur du musée a semblé une manière ludique et originale de faire découvrir les collections, l’architecture du bâtiment et sa scénographie », souligne Hélène Fulgence, directrice du développement. « Au hasard de leur promenade sur le site, les internautes peuvent découvrir le musée et quelques-unes de ses œuvres et être redirigés, si ils le souhaitent, vers le site Internet du musée, où est accessible l’intégralité des collections. » Réticentes au début, les institutions françaises sont aujourd’hui de plus en plus nombreuses à être intéressées à passer un accord avec le géant américain, excepté le Louvre qui continue à y être réfractaire et le Musée national d’art moderne qui préfère miser sur le Centre Pompidou virtuel. Lors du lancement de sa deuxième version, en avril 2012, Google Art Project comptait 151 partenaires du monde entier issus de 40 pays dont six musées français : Versailles, le Musée d’Orsay, le Musée de l’Orangerie, le Musée du quai Branly, le domaine de Fontainebleau et le domaine de Chantilly. Dix-neuf mois plus tard, la plateforme recense 391 collections, 57 000 œuvres en hautes résolutions (contre 30 000 en 2012 et 1 000 en 2011) et 93 musées que l’on peut visiter virtuellement. Une augmentation exponentielle des partenariats, due notamment au nombre record d’accords passés l’an dernier avec des institutions françaises (passés en un an, de 6 à 20), rapprochant progressivement la France en Europe de l’Espagne (37), l’Allemagne, (29) et le Royaume-Uni (26). Parmi les nouveaux signataires figurent « la tour Eiffel, l’Assemblée nationale, le Pont du Gard, l’Institut du monde Arabe, le Musée des arts et métiers, le Musée Curie, le Musée d’art moderne André Malraux du Havre, le Musée d’art classique de Mougins et la villa Ephrussi de Rothschild », rappelle Amit Sood, du Google Art Project. Autrement dit des institutions dont un grand nombre d’œuvres et d’artistes sont entrés dans le domaine public (lire page 23).

Un contrat de confiance sans enjeu commercial
Progressivement les méfiances des musées s’évanouissent, reconnaît-on au Musée d’Orsay. Puis, les noms prestigieux des premiers  signataires de la plateforme, tels le MoMA et la Tate Britain, ont rassuré. « Toutes les précautions ont été prises », souligne Alain Lombard, administrateur du Musée d’Orsay et du Musée de L’Orangerie, notamment concernant le contrat,  qui a fait l’objet de nombreux allers-retours entre les services juridiques du ministère de la Culture, du musée et de la firme américaine. « Aucune exclusivité n’est donnée à Google et l’usage est gratuit. Si demain nous voulons organiser une visite virtuelle avec Amazon ou Yahoo, rien ne nous en empêche. Notre liberté est totale contrairement à Google qui n’a pas le droit de réutiliser nos contenus dans un autre cadre que l’Art Project », précise-t-il. Et Éric Jouvenaux, community manager et rédacteur web au Musée d’Orsay, d’ajouter : « il n’y aucun enjeu commercial ni pression d’un côté ni de l’autre. Nous avons mis 255 œuvres ; ils n’en ont pas demandé 500. Une vraie relation de confiance s’est créée et surtout une véritable dynamique. Mettre à disposition du public le plus large possible nos œuvres fait partie de nos missions. Ce sont 5 000 œuvres du musée qui sont vues en moyenne par jour sur Art Project. »
Lorsque le ministère de la Culture, malgré ses critiques vis-à-vis de Google, demande au Musée d’Orsay que les deux expositions virtuelles mises en ligne en décembre dernier sur le site d’Art Project soient également disponibles en chinois, on n’ignore pas Rue de Valois qu’il est un des sites à ne pas être censuré en Chine. Les nouveaux signataires de l’Institut culturel n’ont plus besoin d’être convaincus par Amit Sood et son équipe. « Lorsque Google nous a contactés en février 2012 pour nous proposer d’y participer, c’était pour nous une opportunité extraordinaire d’accroître notre visibilité et de diffuser, partager de la manière la plus large possible nos collections », explique Hélène Fogel, chef de projet multimédia au musée d’Art moderne André Malraux au Havre. « Le public qu’amène Google n’est pas forcément celui de notre site puisqu’une recherche par artiste, Monet par exemple, peut amener l’internaute à découvrir les tableaux du peintre que nous avons dans nos collections. », poursuit-elle.

L’année 2014 pour le Art Project devrait amener son lot de nouveaux signataires parmi lesquels le Musée Unterlinden (Colmar) et de nouveaux projets. Au Musée du quai Branly, Hélène Fulgence confie que l’institution « souhaite à moyen terme utiliser les potentialités du Art Project pour mettre en avant ses expositions » et en offrir ainsi une visite virtuelle « et une mémoire virtuelle. » Des propositions ont été faites dans ce sens par Google Art Project qui a également numérisé en 3D la statue du roi Tshokwe, premier galop d’essai pour visualiser la pièce sous toutes ses faces et première expérience pour le musée, qui pourrait être étendue à d’autres pièces de la collection. Reste à disposer ensuite de l’équipement requis pour avoir la possibilité de faire soi-même les manipulations sur le site du musée, soit chez soi. Là encore, il ne s’agit certainement que d’une question de temps.

Les ambitions du Lab et de Google Open Gallery

Aménagé dans une partie des anciennes écuries de l’hôtel de Vatry (Paris 9e), au sein du siège français de Google, le Lab inauguré en décembre dernier affiche diverses ambitions : être un espace de 380 m2 de démonstration et de mises à disposition des technologies de Google en matière de street view, gigapixels (photos à très haute définition) et 3D pour toutes institutions ou actions culturelles qui le souhaitent. Conférences, débats sur les relations entre arts et nouvelles technologies devraient y être aussi programmées. Dirigé par Laurent Gaveau - débauché du château de Versailles où il s’occupait des nouveaux médias, du marketing et des nouveaux partenariats -, le Lab devrait accueillir prochainement ses trois premiers jeunes artistes digitaux en résidence, qui disposeront de tous les outils et technologies de pointe, ainsi que des ingénieurs de Google pour réaliser leur projet. Quant à la Google open gallery, en test actuellement, elle donnera la possibilité à tous les artistes de montrer leurs créations et aux galeries de bénéficier des techniques Google pour construire des expositions virtuelles.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°406 du 31 janvier 2014, avec le titre suivant : Google séduit les musées français

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