Mardi 11 décembre 2018

Coulisses

Extension du domaine de la ville

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 18 octobre 2007 - 1017 mots

Petite histoire d’une rencontre entre quatorze architectes et un président.

PARIS - En amont et en aval de l’inauguration de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine, et du discours prononcé par le président de la République (lire ci-dessus), se sont déroulées trois rencontres qui annoncent, peut-être, une profonde modification de la donne architecturale en France.

Dîner de têtes
Dimanche 16 septembre 2007, 20h. Au 2, rue de l’Élysée, au premier étage d’un hôtel particulier cossu et discret, Georges-Marc Benamou, conseiller pour la Culture du président de la République, accueille à dîner onze architectes et non des moindres : l’Irako-Britannique Zaha Hadid, les Japonais Kazuyo Sejima et Shigeru Ban, l’Anglais Richard Rogers, l’Américain Thom Mayne, l’Italien Massimiliano Fuksas, les Français Patrick Berger, Jean Nouvel, Dominique Perrault, Christian de Portzamparc et Rudy Ricciotti. Soit une belle brochette de grands prix nationaux et de Pritzker (le « nobel » de l’architecture) que rejoindront, le lendemain matin, l’Anglais Norman Foster, le Hollandais Rem Koolhaas et le Suisse Jacques Herzog. S’étaient fait excuser l’Américain Frank O. Gehry (engagé dans un rendez-vous prévu de longue date avec le Dalaï Lama) et l’Italien Renzo Piano (retenu à New York par son projet du Whitney Museum). Seuls l’Espagnol Santiago Calatrava et le Portugais Alvaro Siza n’ont pas donné suite...
Dîner informel (« Sunday’s Wear »), conversations à bâtons rompus, évocation de la séance de travail du lendemain matin, atmosphère détendue. Même si, au fil des quatre tables élégamment dressées, la présence de Georges-Marc Benamou, de Dominique Antoine, le conseiller Éducation du président de la République, d’Aline Sylla-Walbaum, conseillère Culture du Premier ministre, et de Marie-Christine Labourdette, conseillère architecture de la ministre de la Culture, donne bien la mesure de l’importance accordée par l’État à cette rencontre.
A 23h, le dîner se termine et chacun s’en retourne chez soi fourbir ses armes et ses arguments pour la séance du lendemain matin.

Petit-déjeuner studieux
Lundi 17 septembre 2007, 8h30. Ce matin, ils sont venus, ils sont tous là. Quatorze architectes, presque tous en noir comme il convient, sauf trois (Herzog, Mayne et Ricciotti) qui sacrifient au gris anthracite et un seul (Koolhaas) qui ose le gris souris. Neuf le cheveu plus que ras et cinq non (Hadid et Sejima bien sûr, Ban, Portzamparc et Ricciotti). Le 2, rue de l’Élysée est toujours aussi discret et cossu et la salle de réunion du rez-de-chaussée est majestueuse. Café, thé, eau, croissants, brioches, pain grillé sont à peine considérés que Georges-Marc Benamou donne le départ du débat animé par Francis Rambert, directeur de l’Institut Français d’Architecture. Un débat qu’il articule autour de trois thématiques : périphéries, écologie, mondialisation. Soit l’extension du domaine de la ville (60 % de la population mondiale habitent, aujourd’hui, les villes et ce n’est pas un hasard si les Chinois ont projeté, à l’horizon 2020, soit après-demain, 500 millions de Chinois en plus dans les villes…). Mais le débat déborde vite les thématiques envisagées pour prendre à bras-le-corps les problèmes de gouvernance, de réglementation, d’inertie, de spéculation, de culture (ou plutôt d’absence de culture). Ce qui unit les quatorze architectes à cet instant précis, c’est l’intensité, la densité des regards.
À 10h45, la séance est levée, il s’agit de rejoindre la Cité de l’Architecture et du Patrimoine inaugurée à 11h15 précises. Le débat a été certes, brouillon et incomplet, mais déjà il nourrit la troisième étape qui interviendra deux heures plus tard.

Déjeuner de soleil
Lundi 17 septembre 2007, 13h, Palais de l’Élysée. Nicolas Sarkozy reçoit à déjeuner les quatorze architectes. Certes, il n’est pas le premier président de la République à recevoir des architectes. D’autres avant lui (Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac) l’ont fait, mais la plupart du temps d’homme à homme, en tête à tête, de façon régalienne (My architect pour paraphraser Nathaniel Kahn…). Là, il s’agit d’un débat qui s’inscrit dans le prolongement du discours prononcé quelques instants plus tôt, et ce sont moins quatorze architectes qui sont reçus que l’architecture. Déjeuner très restreint puisque, outre le président de la République, les quatorze architectes et Georges-Marc Benamou qui les « coache », n’y a été conviée que Christine Albanel, ministre de la Culture et à ce titre en charge de l’architecture.
Déjeuner au pas de charge qui ne durera qu’une seule et petite heure et au cours duquel Nicolas Sarkozy confirmera son engagement pour la réalisation de la tour phare de Thom Mayne à La Défense (manière d’annoncer la réouverture du débat sur la hauteur ?), sa volonté de tout faire pour qu’aboutisse la Philharmonie de Jean Nouvel au Parc de La Villette, son désir de voir se créer sur le plateau de Saclay (Essonne) un campus universitaire d’un type nouveau...
Volontariste encore et toujours, il s’en prend aux réglementations et aux pesanteurs, récuse « la prime donnée à la médiocrité sur l’audace », affirme vouloir libérer la création et s’enflamme d’un « une société qui pénalise le risque est une société qui meurt ». Les architectes sont sous le charme, c’est évident. La force de conviction du président les touche. Nouvel propose la mise en route de dix chantiers expérimentaux (dix projets, dix territoires, dix architectes). Perrault pousse plus loin le bouchon arguant que dix projets isolés seraient considérés comme « dix projets Sarko » et qu’il faut élargir et prolonger bien au-delà de la seule coterie. Portzamparc élargit encore le débat d’un sublime « la ville ne ment pas » ! C’est l’occasion pour le président de rebondir et de déclarer : « c’est à l’État de donner l’exemple. Si l’État a une nouvelle ambition, sur le Grand Paris par exemple, nous bougerons tout le pays ». Le déjeuner touche à sa fin que Nicolas Sarkozy va conclure de façon claire et nette. Affirmant vouloir être « un porteur d’émotion collective », rendre à l’architecture et à la ville leur « dimension politique », s’engager à « faire sauter les verrous idéologiques, administratifs et réglementaires », il charge Christine Albanel de « mettre en place un calendrier pour concrétiser ces intentions ».
Il est 14h et dans la cour de l’Élysée, le pool des photographes est réuni pour la traditionnelle photo sur le perron.
Les quatorze architectes s’envolent, telle une nuée de corbeaux, vers Shanghaï ou Madrid, New York ou Saint-Pétersbourg, Tokyo ou Berlin… Là où les attendent leurs chantiers. Mais ils le savent, c’est Paris qui les appelle.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°266 du 5 octobre 2007, avec le titre suivant : Extension du domaine de la ville

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