Vendredi 30 juillet 2021

Politique culturelle

Ernesto Ottone Ramírez : « Réunir 132 ministres de la Culture, c’était le jackpot ! »

directeur général adjoint pour la Culture à l’Unesco

Par Olympe Lemut · Le Journal des Arts

Le 23 janvier 2020 - 1133 mots

PARIS

L’ancien ministre chilien de la Culture a organisé en novembre 2019 à Paris le « Forum des ministres de la Culture », en parallèle de la Conférence générale de l’Unesco.

Ernesto Renato Ottone. © UNESCO/C. Alix.
Ernesto Renato Ottone.
© UNESCO/C. Alix.

Ernesto Ottone Ramírez, né en 1973, est diplômé de l’Université du Chili et de Paris-Dauphine. Il devient en 2015 le premier ministre de la Culture du Chili, et en mars 2018 il est nommé directeur général adjoint pour la Culture à l’Unesco.

Pourquoi ce Forum des ministres de la Culture se tient-il en 2019, plus de vingt ans après le précédent ?

C’est une proposition que j’ai faite à la directrice générale, Audrey Azoulay, quand j’ai pris mes fonctions. Nous sommes tous les deux des ex-ministres de la Culture, et nous avons découvert que l’Unesco n’avait plus organisé de Forum des ministres de la culture depuis 1998, alors que tous les deux à quatre ans se tiennent des réunions des ministres de l’Éducation. Personne n’a pu nous dire pourquoi. Nous avons finalement réussi à convoquer en novembre 132 ministres ou vice-ministres de la Culture ; sur 151 pays qui ont un ministère de la Culture dans le monde, c’est quand même un jackpot !

Ensuite, dans le cadre du programme 2020-2030 des Nations unies pour le développement durable, malgré trois ans de discussions, il n’a pas été possible de formuler un objectif officiel sur la culture : il y a juste deux « sous-points » [une sous-catégorie sans objectif spécifique dans le programme 2020-2030, NDLR], sur l’éducation, et sur le développement durable des villes. Pourtant tous les pays font face aux mêmes problématiques, comme la mise en place des conventions internationales. Certaines conventions sont bien connues des pays signataires, par exemple celle sur le patrimoine mondial. Mais concernant la lutte contre le trafic illicite de biens culturels, peu de pays ont ratifié la Convention de 1970 ; il y a donc un travail à faire sur ces sujets dans le programme 2020-2030. Car il y a des sous-textes sur la culture qui reviennent dans les discussions, sans qu’elle soit mentionnée explicitement : derrière le genre, la diversité, ou l’éducation pour tous, il y a la culture.

Dans quel cadre se sont déroulées les discussions, et est-ce qu’il y a eu des décisions à l’issue du Forum ?

Le secrétariat général de l’Unesco ne voulait pas faire de déclaration finale, et d’ailleurs certains États membres se sont opposés au principe même de ce forum… Finalement, ce qui a été retenu, c’est la demande de plusieurs pays que le Forum devienne permanent : c’est-à-dire que tous les deux ou quatre ans puissent se tenir des réunions de ce niveau pour travailler sur les politiques culturelles. Ensuite il faudrait trouver un format qui facilite le dialogue entre les ministres de pays qui, parfois, n’entretiennent pas de relations diplomatiques. Ce qui est le plus intéressant, ce sont les discussions bilatérales ou trilatérales entre ministres. Pour ce premier forum, nous avions choisi quatre thèmes assez larges (patrimoine, éducation artistique, culture dans les villes, industries créatives) ; désormais nous allons définir des priorités. Donc les prochains forums seront consacrés à un ou deux sujets à débattre en profondeur.

Quelle forme prendront les décisions du forum ? Est-ce que ce seront des déclarations, des recommandations ?

Ce que l’on souhaiterait, ce sont des recommandations, qui sont non contraignantes mais servent de guides. Par exemple sur le changement climatique et le patrimoine : jusqu’ici le sujet était abordé à l’Unesco à travers les sciences et la Liste du patrimoine mondial. Aujourd’hui il revient dans toutes les discussions. Si le forum émet une recommandation l’Unesco fera en sorte de faciliter sa mise en œuvre.

Qui sera chargé de la mise en place des recommandations sur le terrain ? La société civile sera-t-elle concernée ?

Nous en sommes au début du processus. En pratique, pour les recommandations sur les musées par exemple, ce sont d’un côté les gouvernements avec les politiques sur le patrimoine, et de l’autre des organisations et institutions publiques, privées ou mixtes, qui feront la mise en œuvre. En ce qui concerne la diversité, ce sont les ONG et la société civile, et pour le patrimoine immatériel ce sont les communautés porteuses de ces traditions. En fait il est difficile pour les pays de travailler convention par convention sans disposer d’un cadre général : tous les ministres de la Culture nous disent qu’il faut rapprocher les conventions. Mais elles ont été signées par les ministères des Affaires étrangères, c’est donc intergouvernemental et un peu diplomatique. Or ici nous parlons aussi de relations entre communautés, cela a un poids différent : nous ne sommes pas dans le « business », nous parlons d’identité. Il reste évidemment certains pays qui n’ont pas ratifié les conventions, et ont du mal à travailler avec une vision globale où toutes les conventions sont rapprochées.

Comment le suivi des politiques culturelles sera-t-il assuré, par pays ou par région ?

C’est l’Unesco qui a demandé des études par région [en amont du Forum] ; auparavant cela n’existait pas, et le rapport final fait près de 2 000 pages ! Pour être précis, le forum répond à une restructuration interne que j’ai lancée à mon arrivée à l’Unesco, à savoir créer une entité chargée du suivi des politiques culturelles (Politiques culturelles et développement). Car aujourd’hui il existe juste un rapport d’activité pour les conventions, tous les deux, quatre ou six ans par région : le prochain concernera l’Amérique latine pour le patrimoine immatériel. Mais dans ce rapport chaque État membre se limite au cadre de la convention concernée : cela prend un temps fou aux États de répondre aux obligations de chaque convention, de réviser les statuts, de modifier les lois. Il y a parfois des contradictions si, dans un pays, les institutions travaillent en parallèle avec des intérêts différents : par exemple sur l’environnement, le patrimoine et le tourisme. Et comme il n’y avait personne pour faire une synthèse, nous avons créé un poste afin d’avoir une vision complète des politiques culturelles. Jusqu’ici ces politiques dépendaient de la convention de 2005 qui excluait des secteurs entiers : n’y figuraient pas le patrimoine ni l’artisanat, qui représentent pourtant pour certains pays 70 % des politiques culturelles. On ne trouvait pas non plus dans la convention les musées, le trafic illicite ou les restitutions : c’était donc un prisme très fermé. Ce premier Forum a permis plus de transparence.

Que pouvez-vous dire sur les moyens financiers de la branche Culture de l’Unesco ?

Le budget global pour 2020-2021 a été voté pendant la Conférence générale en novembre, et c’est la première fois depuis longtemps que ce budget a augmenté. L’Unesco est la seule agence des Nations unies où c’est le cas ! C’est lié à l’augmentation des activités sur le terrain ; pour la branche Culture, cela représente 60 % de plus, soit 196 millions d’euros au total.

Thématiques

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°537 du 17 janvier 2020, avec le titre suivant : Ernesto Ottone Ramírez : « Réunir 132 ministres de la Culture, c’était le jackpot ! »

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque