Samedi 23 février 2019

'Des projets sur le long terme'

Entretien : Nicolas Chibaeff, commissaire général pour la France des 'Années croisées France-Russie 2010', expose les événements phares de ce rendez-vous culturel

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 2 février 2010 - 953 mots

Nicolas Chibaeff, conseiller culturel de l’ambassade de France à Moscou de 2002 à 2006, est le commissaire général pour la France des « Années croisées France-Russie 2010 ». Il revient dans un entretien sur la genèse et le programme de l’événement.

Comment les Années croisées France-Russie se sont-elles mises en place ?
L’idée d’organiser une saison comparable à ce qui avait déjà été réalisé avec des pays partenaires comme la Chine ou le Brésil était présente depuis longtemps. Mais, après les Années croisées France-Chine, il a été décidé de faire une pause pour éviter un effet d’épuisement, de surabondance de ces saisons.

Ce grand projet avec la Russie n’a pas été abordé aussi vite qu’on aurait pu le faire et c’est la rencontre, en 2007, lors du sommet du G8 à Heiligendamm, en Allemagne, entre les deux chefs d’État (Nicolas Sarkozy et Vladimir Poutine à l’époque) qui a donné l’impulsion décisive.

Contrairement aux éditions précédentes, liées à la Chine ou au Brésil, les manifestations ont lieu simultanément en France et en Russie. Pour quelle raison ?
Au lieu de concevoir deux exercices successifs, il a été décidé d’organiser les manifestations simultanément pour renforcer la dynamique du projet et concentrer la mobilisation et l’énergie des différents partenaires dans le temps. Cela a favorisé un certain nombre de rencontres.

L’idée est aussi de faire naître des projets sur le long terme. Nous ne voulions pas que cet exercice soit clos dans le temps, mais qu’il se trouve à l’origine d’initiatives qui se poursuivront au-delà de la fin de l’année. Cela permet d’approfondir la compréhension et la connaissance que chaque pays a de l’autre. Il s’agit bien de donner une impulsion.

Dans quel contexte diplomatique, politique et surtout artistique cet événement s’inscrit-il en France ?
En France, il y a eu un engouement et un intérêt très fort pour ce qui se passait en Union soviétique sous la perestroïka de Gorbatchev puis en Russie, à partir de 1991, sous Eltsine. S’en sont suivies, à partir de 2000, une dizaine d’années où le pays a été vu essentiellement à travers le prisme de ses bouleversements sociaux et économiques, et celui de ses conflits comme celui avec la Tchétchénie.

Par voie de conséquence, la Russie a été absente des champs culturels et intellectuels. Aujourd’hui, sans prétendre que tous les problèmes de la Russie sont résolus, l’idée est d’entrer dans une nouvelle période avec un grand champ de possibilités de rencontres et d’échanges.

Comment la manifestation est-elle perçue en Russie ?
Traditionnellement, historiquement – et ce n’est pas un cliché –, il existe une véritable sympathie pour la France, même si cet intérêt s’accompagne d’une vision empreinte de certains stéréotypes autour de l’art de vivre et du patrimoine.

Des événements sont très attendus comme l’exposition du Musée Picasso, à Paris, présentée au Musée Pouchkine, à Moscou, puis au Musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg [lire p. 18-19]. Celle-ci fait écho à l’exposition historique sur Picasso déjà organisée en 1956, dans les mêmes musées de Moscou et de Léningrad à l’époque, à l’initiative d’Ilya Ehrenbourg.

Cette exposition avait marqué le dégel qui s’est produit sous Khrouchtchev. Qu’ils soient publics ou privés, de nombreux lieux d’exposition ou dédiés au spectacle vivant récemment créés en Russie seront également consacrés à la création française.

Ces endroits sont très fréquentés par un public jeune. Il existe une énergie, une curiosité et une intelligence de la société russe, notamment venant des jeunes générations, énergie qui sera, à n’en pas douter, un facteur très important de la réussite de cette Année, et ce dans tous les domaines. Des disciplines comme le théâtre, le ballet ou la danse, qui sont souvent considérées en France comme élitistes, sont restées très populaires en Russie ; l’héritage de la tradition soviétique fait que la culture demeure populaire.

En France comme en Russie, la programmation témoigne d’une volonté de valoriser la création contemporaine…
À côté de la présentation d’expositions patrimoniales comme « Sainte Russie » au Louvre [lire p. 17], l’accent sera effectivement mis sur la création contemporaine : Jean-Marc Bustamante, Annette Messager et Claude Lévêque à Moscou ; Fabrice Hyber et une sélection d’œuvres vidéo (signées Philippe Parreno, Anri Sala, Douglas Gordon…) provenant du Musée d’art moderne de la Ville de Paris à Saint-Pétersbourg. En France, des artistes russes seront invités, à l’automne, au Louvre dans le cadre d’un contrepoint contemporain à « Sainte Russie », tandis que le Musée des beaux-arts de Nantes recevra le groupe Blue Noses.

Ces grandes monographies ou expositions thématiques, soutenues par les pouvoirs publics, ont donné une impulsion au privé et de nombreuses galeries, russes et françaises, ont rejoint le mouvement [lire p. 20]. Nous voulions montrer la création des deux pays dans toute sa diversité et en donner une idée qui soit la plus large possible.

Comment avez-vous procédé pour que ces Années France-Russie ne se limitent pas aux seules grandes villes, Paris, Moscou et Saint-Pétersbourg ?
Nous avons eu à cœur de ne pas imposer au départ des choix unilatéraux prédéterminés et de susciter l’envie chez de nombreux partenaires, dans les capitales mais aussi en régions. Il fallait faire participer les territoires des deux pays, et entraîner la participation de la société civile, c’est-à-dire susciter des initiatives indépendantes. Il y a un tronc commun lancé par un comité mixte qui s’est réuni à quatre reprises, mais, au-delà de ce qui est directement financé par les États, une multiplicité d’initiatives viennent des associations, des collectivités territoriales, en France et en Russie.

En Russie, le réseau d’Alliances françaises, assez jeune, a lui-même organisé des rencontres, des expositions. Dans le domaine éducatif également, des établissements universitaires ou scolaires ont lancé ou approfondi des programmes communs déjà existants. Je ne suis pas trop inquiet quant à l’impact que peuvent avoir de telles Années croisées…

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°318 du 5 février 2010, avec le titre suivant : Entretien : Nicolas Chibaeff, commissaire général pour la France des 'Années croisées France-Russie 2010', expose les événements phares de ce rendez-vous culturel

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