'Sainte Russie', au Musée du Louvre

Sur les pas du prince Vladimir

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 2 février 2010 - 1105 mots

Baptisée « Sainte Russie », l’exposition du Louvre réunit des chefs-d’œuvre de l’art ancien russe,
dont certains sortent pour la première fois du territoire

L’agitation est grande au département des Objets d’art du Musée du Louvre, à Paris, à l’approche de l’inauguration de ce qui est annoncé comme l’événement phare de cette saison France Russie. Plus de 400 pièces (soit 311 notices dans le catalogue) d’art russe ancien ont été réunies pour évoquer une production artistique indissociable de l’histoire religieuse du territoire, depuis la conversion au christianisme oriental (Xe siècle) jusqu’à Pierre le Grand (1672-1725). D’où le titre choisi pour la manifestation : « Sainte Russie ».
 
Le sujet est finalement peu connu du public français, particulièrement en ce qui concerne la longue période médiévale, en raison, principalement, de la faiblesse des collections françaises – et internationales aussi, la Russie ayant su garder pour elle ses trésors. Il s’agit donc d’une première pour la France, qui fait venir, pour trois mois, pas moins de vingt-quatre collections russes, auxquelles s’ajoutent quelques prêts internationaux.

Les recherches des deux commissaires, Jannic Durand et Dorota Giovannoni, respectivement conservateur en chef et documentaliste scientifique au département des Objets d’art au Louvre, les ont ainsi menés à Saint-Pétersbourg, à l’Ermitage et à l’Académie des sciences (l’établissement prête des pièces pour la première fois de son histoire) ; à Moscou, du Musée historique au Kremlin en passant par la Bibliothèque nationale de Russie ; ou encore au Musée de Novgorod et au Musée d’histoire d’architecture et d’art de Pskov.

« Joconde russe »
Le projet remonte à cinq ans, mais la décision d’organiser une saison France-Russie lui a donné un élan décisif et une nouvelle ampleur, suscitant au passage quelques grincements de dents. La manifestation a, en effet, été qualifiée de « propagande politique et religieuse » commandée au sommet de l’État à des fins diplomatiques (lire la chronique « Louvre pour tous » in Libération daté du 16 mars 2008).

Jannic Durand écarte la critique : « La politique n’est pas mon affaire. Le thème s’est imposé de lui-même, c’est le cœur du sujet, et, soyons réalistes, dans de nombreux cas, la religion définit les choses. Prenez Byzance, la notion de religion est quasiment implicite dans le mot même. L’idée de "Sainte Russie" illustre au mieux l’histoire de ce pays avant son époque moderne », souligne-t-il.
 
Assurée pour 900 millions d’euros avec la garantie de l’État (à titre indicatif, la précédente exposition du Louvre, « Rivalités à Venise », ou « Picasso et les maîtres » au Grand Palais, ont été assurées pour 800 millions d’euros), l’exposition doit être inaugurée par le président russe en personne.

Parmi la grande variété d’œuvres réunies (textiles, icônes, peintures, sculptures, éléments architecturaux, monnaies, bijoux, manuscrits…), un tiers d’entre elles ne sont jamais sorties du territoire. Ainsi des deux immenses vantaux en chrysographie de la porte sud de la cathédrale de Souzdal, hauts de près de 4 mètres, provenant du Musée d’État Vladimir-Souzdal, ou de la grande oklad de l’icône de La Trinité de l’Ancien Testament, l’un des fleurons de l’exposition. Offert par Boris Goudonov au Musée Sergueï-Possad, ce formidable travail d’orfèvrerie en or, pierres précieuses et émaux, exécuté à la fin du XVIe siècle, recouvrait ce qui est aujourd’hui considéré comme la « Joconde russe » : l’icône de La Trinité d’Andreï Roublev, conservée à la Galerie Tretiakov et dans un état trop critique pour voyager.

À n’en pas douter, les douze panneaux de l’iconostase de la cathédrale de la Dormition (1497) conservés au monastère de Saint-Cyrille de Belozersky, en son Musée d’histoire d’architecture et d’art, feront sensation. « Comme le public est peu familier avec l’art russe ancien, nous avons construit un parcours chronologique avec d’importantes introductions historiques, et ce, dans un souci constant de pédagogie », précisent les commissaires, qui ont été épaulés, pour la rédaction du catalogue, par le spécialiste de la Russie, l’historien Pierre Gonneau.

Parmi les pièces d’exception, il faut citer également le manuscrit de la Chronique de Radzivill (XVe siècle), provenant de la Bibliothèque de l’Académie des sciences, dans lequel est illustré le « Baptême du prince Vladimir ». C’est avec ce personnage que commence réellement l’histoire de la Sainte Russie.

Peuples païens de guerriers et marchands, qui, au IXe siècle, traversent l’Europe pour rejoindre Constantinople, les Rous’ se dotent d’un prince, Vladimir (980-1015). Après avoir établi des liens commerciaux et militaires avec l’Empire byzantin, il se fait baptiser en 988 et adopte l’orthodoxie. Les constructions, autour de l’an mil, des trois cathédrales Sainte-Sophie, à Kiev d’abord, puis à Novgorod et, sous une forme moins grandiose, à Polotsk, marquent des étapes cruciales dans l’orthodoxie russe.
 
Icônes prestigieuses
Dans le sillage du monde byzantin, les Rous’ se construisent aussi au contact de populations juives et musulmanes, en gardant un œil ouvert du côté de l’Occident. « Cette exposition risque d’en surprendre plus d’un, explique Jannic Durand. Tout le monde s’attend à ce qu’elle développe l’idée d’une Russie fille aînée de Byzance. Or ce n’est pas totalement vrai. L’une des nouveautés sera de montrer que, avant même la conversion, les Russes regardent vers l’Occident. Certes on ne peut pas parler de Russie romane, mais on trouve certains éléments dans le même esprit. » À Vladimir, par exemple, les chapiteaux, bas-relief et églises empruntent de manière évidente à l’esthétique de l’art roman.

Les parties consacrées ensuite à la domination moghole (1123-1304) puis à l’émergence et au rayonnement de Moscou, à partir du XVe siècle, font la part belle aux icônes, avec des pièces prestigieuses. Ainsi de l’icône de la Vierge de la Tolga (fin XIIIe) qui vient du monastère du même nom, prêtée par la Galerie Tretiakov, et de l’icône Saint Georges à cheval (2e moitié du XVe siècle), du Musée national de Russie. Cette dernière va servir d’effigie à l’exposition et aux nombreuses manifestations organisées autour (concerts, conférences, musiques filmées, un colloque à la fin mars autour de la notion de « Sainte Russie » et une journée-débat, le 7 avril, sur la restauration des églises russes).
 
Capitale religieuse de la Russie depuis 1328, Moscou devient le centre du pays au moment où l’Empire byzantin s’écroule, en développant un pouvoir autocratique et regroupant des territoires de l’ancienne Rous’. Le règne de Pierre le Grand, tsar en 1682 et empereur de 1721 à 1725, marque la fin du parcours, et le début d’une autre histoire, celle de la Russie moderne, beaucoup plus connue du public français.

SAINTE RUSSIE, du 5 mars au 24 mai, Musée du Louvre, hall Napoléon, 75001 Paris, tél. 01 40 20 50 50, www.louvre.fr, tlj sauf mardi 9h-18h et jusqu’à 22h mercredi et vendredi. Catalogue à paraître.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°318 du 5 février 2010, avec le titre suivant : Sur les pas du prince Vladimir

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