Dimanche 21 octobre 2018

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Élisabeth Taburet-Delahaye, « Le statut du musée ne doit pas être une fin en soi »

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 15 septembre 2009 - 1735 mots

Conservatrice générale du patrimoine, nommée en 1987 au département des Objets d’art du Musée du Louvre, puis responsable, en 2005, du projet scientifique du Louvre-Lens, Élisabeth Taburet-Delahaye est à la tête du Musée de Cluny depuis novembre 2005. Elle dévoile ses projets pour cette institution où elle fit ses premiers pas de conservateur (1978-1987) et commente l’actualité.

Où en est le grand projet de rénovation du Musée de Cluny, attendu depuis tant d’années et maintes fois repoussé ?
Nous sommes effectivement LE grand musée national qui n’a pas eu de rénovation depuis la Seconde Guerre mondiale. Nous avons déjà fait ce que nous pouvions, mais le projet principal commence seulement à se mettre en place, essentiellement autour de nos espaces d’accueil. Le projet dit Grand Cluny lancé il y a plusieurs années par mes prédécesseurs n’a jamais pu voir le jour. L’aspect imposant et coûteux des travaux, et le fait que nos bâtiments – les thermes gallo-romains et l’hôtel médiéval – soient très complexes et d’une grande valeur archéologique et patrimoniale, ont été autant d’obstacles à sa réalisation. En 2004, la Commission supérieure des monuments historiques avait émis un avis reconnaissant l’urgence de la protection des thermes et envisageait leur recouvrement en y mettant tellement de conditions que cela a découragé les principaux intervenants, notamment Viviane Huchard qui était alors à la tête du musée. À mon arrivée, j’ai rencontré les différents partenaires et réalisé que ce grand projet ne pourrait être mis en œuvre avant des lustres. Au vu des urgences en termes de sécurité et d’accessibilité, nous avons décidé de nous concentrer sur l’accueil du public. Le nouveau projet, baptisé Cluny4 pour « visibilité, accessibilité, lisibilité et qualité », doit donc améliorer la lisibilité des bâtiments et des collections et l’accessibilité des espaces aux personnes à mobilité réduite. L’accueil devrait voir sa superficie doubler et être déplacé sur le boulevard Saint-Michel, soit l’accès le plus visible dans le quartier. Cette solution permet de commencer le parcours de visite dans le Frigidarium, avec la période antique, avant d’entrer dans l’hôtel. Un ascenseur pourra, en outre, être installé. C’est sur ce projet que nous concentrons nos efforts en sachant que nous arrivons au plus mauvais moment?! Le coût des travaux est estimé entre 7 et 9 millions d’euros, budget pour lequel nous recherchons des partenaires et des mécènes. Dans un deuxième temps, il faudra peut-être aussi envisager de couvrir une partie des ruines du bâtiment des thermes, dont la préservation reste un problème…

N’aurait-il pas été préférable de réaliser les travaux d’une même traite, d’autant que la conservation des thermes pose de sérieux problèmes ?
Nous préférons procéder par étapes et nous concentrer sur Cluny4. Parallèlement, nous essayons de convaincre nos tutelles qu’il y a urgence quant à la préservation des bâtiments. Le Frigidarium vient d’être restauré, mais il reste beaucoup à faire sur le monument antique et aussi sur la partie médiévale. Cela dit, il ne me semble pas nécessaire d’apporter de nouvelles constructions au cœur de Paris. Il a été, un temps, très à la mode d’ajouter une nouvelle aile aux musées, mais, pour Cluny, il n’est peut-être pas souhaitable d’« utiliser » des structures de l’époque gallo-romaine pour y construire des bâtiments modernes qui accueilleraient des collections médiévales. Cela risquerait de nuire à la lisibilité du monument et du parcours.

Au moment de la Révision générale des politiques publiques (RGPP), certains musées SCN (Service à compétence nationale), comme le Musée Picasso ou le château de Fontainebleau, se sont battus pour devenir EP (Établissement public). Un tel choix a-t-il été envisagé pour Cluny ?
C’est un travers très franco-français de donner autant d’importance aux questions de statuts, questions qui finissent par masquer le cœur de notre métier et nos urgences. Le statut du musée doit être un outil, pas une fin en soi. Même si le statut d’EP a eu pour heureuse conséquence de doter les grands musées de nouveaux moyens, cela a contribué à casser le réseau scientifique et patrimonial des musées nationaux, instaurant entre eux une sorte de système de concurrence. Cela a été très dommageable. À Cluny, nous sommes une sorte de PME de la culture. À une époque où, dans l’économie générale, on souligne l’importance des PME, le domaine culturel donne, lui, l’impression de ne s’intéresser qu’aux grands établissements. Notre musée a une vraie visibilité à l’extérieur, notamment à l’étranger. C’est un musée familial, populaire, d’éducation artistique et historique, et il faut continuer à jouer ce rôle dans le paysage muséal. Jusqu’à maintenant, je prônais plutôt le maintien du statut SCN, qui a justement été créé pour permettre à des établissements de taille moyenne d’avoir une véritable autonomie sans forcément les contraintes et les coûts financiers de l’EP. Mais si nous voulons poursuivre notre mission et si nos tutelles persistent dans leur idée que seuls les EP ont les moyens d’agir, et sont donc les seuls à mériter d’être soutenus, nous n’aurons d’autre choix que de demander à devenir EP. Il va falloir regarder de quelle manière se gère le passage en EP de Fontainebleau?: si le château-musée est incomparable en termes de superficie ou de localisation, nos chiffres de fréquentation [Cluny accueille environ 300 000 visiteurs par an], nos effectifs et donc l’éventualité de ressources propres sont, au contraire, très similaires. Le statut d’EP nous permettrait d’avoir une meilleure maîtrise de nos moyens humains et financiers.

Qu’en est-il du rapprochement un temps envisagé avec le Musée national de la Renaissance-Château d’Écouen ?
Il y a un an et demi, lors des discussions qui ont eu lieu au ministère de la Culture, nous avions proposé de créer un EP commun Cluny-Écouen. Un tel établissement a une raison d’être historique patrimoniale majeure puisque nous partageons le même inventaire. Il existe de réelles possibilités de travail en commun. Ce qui, pour nous, relevait de l’évidence, a été beaucoup moins limpide pour les décideurs des ministères de la Culture et des Finances. Nous en sommes donc restés là. L’éloignement géographique des deux musées, il est vrai, ne faciliterait pas les choses. De toutes les façons, nous avons tout intérêt à poursuivre des actions communes, comme nous l’avons fait pour des expositions, et continuer de réfléchir ensemble sur des questions essentielles comme celle de l’identité de nos deux musées. Comment se définit Cluny après le départ des collections postérieures au début du XVIe?siècle?? D’un autre côté, il ne faut pas que la difficulté à créer un EP commun bloque toute autre possibilité d’évolution pour Cluny.

Quel enseignement avez-vous tiré de l’expérimentation de la gratuité et quel regard posez-vous sur la portée d’une telle mesure ?
L’idée de pouvoir accueillir gratuitement les visiteurs est au cœur de la définition du musée. Mais nous sommes dans un paysage tel que concrètement cela a été considéré comme impossible, les pouvoirs publics ayant décidé de limiter cette gratuité aux 18-25 ans. Justement, nous réfléchissons aux moyens de faire venir cette tranche d’âge au musée puisqu’elle nous fréquente peu alors que nous sommes au cœur du quartier latin. À Cluny, notre public demeure varié avec 30-40 % d’étrangers et une proportion de scolaires et de familles importante. Si l’expérience de la gratuité a été positive, la décision a été prise rapidement, et nous n’avons pas pu nous préparer convenablement en termes d’accueil du public et de médiation.

Quelle est votre politique d’expositions temporaires ?
Nous avons mis en place une programmation de deux expositions par an, l’une plus axée autour d’une trame chronologique ou d’un secteur géographique, l’autre plus thématique comme, dernièrement, « Le Bain et le miroir ». La Réunion des musées nationaux (RMN) nous soutient sur l’une des deux expositions, souvent la plus ambitieuse, et nous espérons que son engagement ne va pas se démentir dans les années à venir. Le musée finance l’autre exposition, même si la RMN continue à nous apporter son soutien et son expertise technique. Pour la prochaine exposition, « Paris, ville rayonnante » qui ouvrira au mois de février 2010, nous sommes à la recherche de mécénat. À l’automne 2010, nous consacrerons une exposition au gothique slovaque (l’idée étant de l’ouvrir en même temps que « 1500. L’art en France entre Moyen Âge et Renaissance » (titre provisoire) prévue au Grand Palais et dont les trois commissaires sont responsables du département des Sculptures au Musée du Louvre, du château d’Écouen et du Musée de Cluny), et, au printemps 2011, au thème de l’épée, objet matériel, symbolique et mythique. Sauf exception, ces expositions s’appuient sur le noyau dur que constituent nos collections. Il faut espérer que, dans la conjoncture actuelle, nos moyens financiers nous permettent de continuer sur cette lancée.

Comment considérez-vous actuellement la politique de prêt et de circulation des œuvres d’art, dont les limites semblent être repoussées de plus en plus loin, parfois au détriment de leur sécurité ?
Les grands établissements pratiquent depuis bien longtemps une politique de prêts moyennant finances. Aujourd’hui, beaucoup de musées sont dans une situation financière tendue : il faut faire face à la fois aux exigences de conservation et de préservation des bâtiments qu’implique notre travail, tout en étant invité à développer nos ressources propres. Il faut savoir accueillir les propositions avec mesure, ne pas trop glisser sur la pente de la circulation à tous crins. Il faut assurer des conditions de sécurité optimale pour les œuvres, même si, on le sait, rien n’est sans risque. On peut seulement essayer de les limiter au minimum. Bien entendu, il ne faut surtout pas que la circulation des collections prive les visiteurs du musée. Les travaux de restauration ou de rénovation offrent une occasion idéale de faire connaître les œuvres à d’autres publics. L’équilibre est parfois difficile à trouver.

Quelles expositions ont récemment retenu votre attention ?
Je ne peux évidemment pas passer sous silence « Le Bain et le miroir » au Musée de Cluny et au château d’Écouen qui termine le 21?septembre. J’ai eu très grand plaisir à visiter « Kandinsky » au Centre Pompidou pour l’éblouissement visuel et « Byzance » à Londres pour le rassemblement exceptionnel des œuvres. L’exposition du Musée du Louvre, « Les Premiers retables », m’a passionnée. C’est important que la période médiévale soit représentée au Louvre. Beaucoup de pièces venaient d’ailleurs de Cluny. Preuve est ainsi faite que, au-delà des différences administratives entre les musées, nous travaillons très bien avec nos collègues des départements des Sculptures ou des Objets d’art du Louvre. Heureusement, au niveau scientifique et culturel, le réseau des musées est toujours vivant.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°309 du 18 septembre 2009, avec le titre suivant : Élisabeth Taburet-Delahaye, « Le statut du musée ne doit pas être une fin en soi »

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