Mardi 18 décembre 2018

Du social sans trop de remous

En se focalisant sur « Le spectacle du quotidien », la Biennale de Lyon installe un discours politico-social dont la traduction visuelle apparaît monocorde

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 29 septembre 2009 - 939 mots

D'un côté les images, violentes et burlesques à la fois, d’une femme faussement brûlée vive capturées par l’objectif d’un téléphone mobile (Alan Bulfin, Kiling Hur, 2007). De l’autre les images 16 mm, sublimes, d’un groupe d’enfants jouant en pleine nature avec des miroirs, lesquelles bouleversent magnifiquement le regard (Adrian Paci, Per Speculum, 2006).

Soit deux œuvres contrastées qui abordent par des biais diamétralement opposés tant la question de la mise en scène de la quotidienneté que celle de la mise à distance du regard et de l’information qui lui est délivrée. Des problématiques qui à elles seules ouvrent un boulevard au traitement de la thématique du « Spectacle du quotidien », mise au générique de la Xe édition de la Biennale de Lyon, répartie cette année sur quatre lieux. En convoquant ce versant « spectaculaire » du quotidien, Hou Hanru (1), commissaire de la manifestation, entendait, au-delà de la démonstration que le monde contemporain se donne tout entier à percevoir à travers un tel prisme, présenter « la tendance de la scène artistique mondiale à réinventer le quotidien et à transformer l’ordinaire en quelque chose de spectaculaire et d’unique », selon ses propres termes dans l’essai publié dans le catalogue. Ce que l’on pourrait entendre comme le souhait d’établir un point de vue, voire un état des lieux, de la capacité de réaction des artistes face à l’ordre social et politique dominant. Hanru reprend en cela l’argument central de la thèse de Michel de Certeau, qui, en 1979, dans son ouvrage L’Invention du quotidien (2), délivrait une éclairante étude sur « ces “manières de faire” [qui] constituent les mille pratiques par lesquelles des utilisateurs se réapproprient l’espace organisé par les techniques de production socioculturelle ». À cette fin, la manifestation est structurée en quatre parties aux titres éloquents et plutôt fourre-tout – « La magie des choses », « Éloge de la dérive », « Un autre monde est possible » et « Vivons ensemble » –, que leur mélange dans les espaces rend absolument illisibles, ce malgré le code couleur apposé sur les cartels : qui, au cours de la visite, se souvient que le bleu correspond à la seconde section intitulée… ?

Poétique du rien
Parmi les choix artistiques, une très grande inégalité prévaut ; une situation au demeurant inhérente à n’importe quelle biennale, et ici sans doute accentuée par le très court laps de temps de préparation (sept mois) dont a bénéficié Hou Hanru après la défection de la première commissaire, Catherine David. C’est effectivement dans cette intention de voir s’opérer un glissement du quotidien, pour ses objets ou ses emblèmes, tant dans leur forme que dans leur usage, que se rejoignent les travaux les plus pertinents ou poétiques. Ainsi des films de Mark Lewis montrant les usages d’un SDF dont on ne voit pas le visage (Cold Morning, 2009) ou d’Oliver Herring, qui trouve matière à contemplation dans les mouvements d’enfants jouant dans la ville (Films (2002-2009). Avec une poétique du rien, Takahiro Iwasaki fait surgir des pylônes en fil du fond de ses chaussettes (Sculptures, 2001-2008). Et Sarah Sze suspend un monde fait de milliers d’objets dont l’équilibre éphémère et fragile semble assurer le fonctionnement (Untitled (Portable Planetarium), 2009). Plus dur, Lin Yilin rejoue l’humiliation d’un prisonnier chinois obligé de marcher avec le pied droit et la main droite attachés à la même paire de menottes (One Day, 2006-2009). L’ennui est qu’un trop grand nombre de travaux apparaissent perclus de propos littéraux et de bonnes intentions qui manquent de coffre, et parfois même de fond. À l’instar du jardin mouvant de Lee Mingwei qui invite à se saisir d’une fleur pour l’offrir à un inconnu (The Moving Garden, 2009), de l’installation de Mounir Fatmi à partir de bandes vidéo et photocopieurs transformés en fantômes (Ghosting, 2009), des textes colorés de Tsang Kin-Wah courant sur les murs (The Second Seal, 2099), ou de la structure permettant d’ouvrir des paris du Yangjiang Group, un dispositif installé dans un faux jardin empli d’enseignes lumineuses (Le Jardin des pins. Aussi féroce qu’un tigre, 2009)… Gênante au cours de la visite et encore rétrospectivement présente, une grande uniformité formelle donne une impression de redite et d’ennui, car au final tout paraît nivelé et peu de chose se détache. Surtout, l’ensemble reste social mais acceptable, sans aspérités ni relief, donc pas trop dérangeant. Même la prise de parole, très forte, de Laura Genz ne convainc pas. Étape par étape, celle-ci a suivi l’occupation et l’expulsion récente des sans-papiers de la Bourse du travail, à Paris. Tout plastiquement réussis qu’ils soient, les centaines de dessins qu’elle en délivre n’apportent rien à la cause qu’ils entendent défendre ; leur accrochage en frise ne dépasse pas le stade du reportage et de la dénonciation. Or, pour faire contrepoint au constat, et assurer un équilibre à l’ensemble, il manque à cette manifestation nombre de propositions. À l’image de celle de Pedro Reyes, qui a fondu le métal de plus de 1 500 armes rendues à la police afin de fabriquer des pelles de jardin (Palas por pistolas, 2007). Ou du collectif Torolab, mexicain également, qui, avec Referential Landscape Table (2009), a lancé une réflexion sur l’espace de la ville de Lyon, avec pour objectif des réalisations concrètes. « Optimiser les processus de globalisation populaires qui encouragent les initiatives participatives venues d’en bas afin d’affronter ou de renverser le système dominant des cycles de production que le spectacle semble avoir immortalisé. » Tel est le vœu de Hou Hanru qui n’a pas trouvé de réelle concrétisation dans cette biennale.

(1) lire le JdA no 309, 18 septembre 2009, p. 35.
(2) éd. Gallimard, « Folio ».

Xe BIENNALE DE LYON. LE SPECTACLE DU QUOTIDIEN, jusqu’au 3 janvier 2010, La Sucrière, le Musée d’art contemporain, la Fondation Bullukian, l’Entrepôt Bichat et tous les lieux « Veduta », à Lyon et dans cinq villes de sa banlieue, tél. 04 72 07 41 41, www.biennaledelyon.com, tlj sauf lundi 12h-19h, vendredi 12h-22h. Catalogue, coéd. Les Presses du réel/CNAP, 424 p., ISBN 978-2-84066-352-2, 30 euros.

Xe Biennale de Lyon
Directeur artistique : Thierry Raspail, directeur du MAC de Lyon
Commissaire : Hou Hanru, directeur des expositions au San Francisco Art Institute
Régisseur artistique général : Thierry Prat
Nombre d’artistes : 70
Nombre d’œuvres : environ 80

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°310 du 2 octobre 2009, avec le titre suivant : Du social sans trop de remous

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