Samedi 29 février 2020

Architecte, commente les nouveaux dispositifs relatifs à l’architecture

Dominique Jakob : « L’architecture revient dans l’agenda politique »

Dominique Jakob est architecte, cofondatrice avec Brendan MacFarlane de l’agence Jakob MacFarlane, à laquelle on doit notamment la Cité de la mode et du design à Paris, le Frac [Fonds régional d’art contemporain] Centre à Orléans ou encore, récemment, le siège d’Euronews à Lyon.

Maître d’œuvre de plusieurs projets à l’étranger (Taïwan, Suisse), elle commente le retour de l’architecture dans le champ politique à travers deux dossiers. D’une part, le volet architectural du projet de loi relative à la liberté de la création, l’architecture et le patrimoine (LCAP), adopté en première lecture à l’Assemblée nationale. D’autre part, la « Stratégie nationale pour l’architecture » (SNA), publiée fin octobre par le ministère de la Culture et de la Communication, qui agrège aux dispositions de la LCAP des projets de décrets, de règlements, et quelques principes d’action.

Le volet architecture du projet de loi LCAP est plutôt concret, et la « Stratégie nationale pour l’architecture » comporte plusieurs dispositions faciles à mettre en œuvre. Ce retour de l’architecture dans le champ politique est-il réussi ?
La présence de l’architecture dans l’agenda politique est une bonne chose, à plusieurs égards. D’abord, parler de « vivre-ensemble » et de « cadre de vie », comme le font les élus, impose de mieux considérer la place de l’architecture. Ensuite, en s’occupant de notre discipline, on s’occupe enfin d’environnement de manière globale. Plusieurs filières françaises sont en retard sur les questions énergétiques, mais l’action politique sur l’architecture est un moyen efficace de rattraper le temps perdu en innovation.

La Stratégie nationale pour l’architecture est le fruit de deux ans et demi de travail ; elle fait suite au rapport en 2013 de Vincent Feltesse et Jean-Pierre Duport sur « L’enseignement supérieur et la recherche en architecture », et au rapport du député Patrick Bloche sur la création architecturale, en 2014. La méthode est-elle bonne ?
Oui. Des personnes compétentes ont été interrogées, à différents niveaux de la filière. À défaut d’être totale, la concertation aura été cohérente. Mais le plus dur commence, il s’agit de s’attaquer désormais aux cadres très formatés, très normés, et de mettre en œuvre le « permis de faire et d’expérimenter » qui est au cœur des préconisations. La possibilité pour les architectes de déroger et d’inventer doit se vérifier au-delà des belles paroles.

Selon vous, ce « permis de faire et d’expérimenter » est-il le cœur de cette politique ?
Indéniablement, et il faut comprendre pourquoi : les normes et les labels permettent aux maîtres d’ouvrage de fixer un niveau d’exigence minimal, ce qui est bien. Mais cela n’encourage pas à l’innovation, ce type de norme n’étant mis en place que lorsqu’il est déjà largement partagé. Or si un maître d’ouvrage affiche une grande ambition énergétique, l’architecte lui proposera vraisemblablement ce qu’on appelle des « ATEx », c’est-à-dire des appréciations techniques d’expérimentation [des procédures d’évaluation formulées par un groupe d’experts en préalable à un avis technique officiel, NDLR]. Pour autoriser ces façades, planchers ou toitures d’un nouveau type, l’assureur du maître d’ouvrage imposera une police d’assurance spécifique et un surcoût à son client. L’enjeu est donc de trouver l’incitation adéquate pour les assureurs. Un décret devrait bientôt acter ce principe, au moins pour les équipements publics [voir l’article 26, NDLR].

La LCAP prescrit aussi des reconnaissances symboliques, comme un label pour les bâtiments remarquables datés de moins de 100 ans.

« Symbolique » ne signifie pas « anecdotique ». C’est une disposition intelligente du projet de loi car la reconnaissance patrimoniale est une incitation forte à innover, pour les architectes contemporains. Nous contestons certains projets de démolition parce que les édifices concernés comportent une dimension expérimentale utile, éclairante. Ce label doit permettre d’acter une importance technique et une valeur historique, sous-estimée par les élus, qui ne sont pas spécialistes.

La première partie de la loi comporte plusieurs éléments de sensibilisation : création d’une « journée nationale de l’architecture », modification du grand prix, formation des élus. Mais leur impact pourrait être marginal…
Je ne pense pas. Nous connaissons en France, au sein du grand public, un déficit de compréhension relativement aux enjeux de l’architecture. Pour que les architectes innovent, la génération nouvelle doit être mieux formée et informée. Cela va de la journée de sensibilisation, en classe de troisième au collège, à l’enseignement spécialisé. À ce titre, la création du statut d’« enseignant-chercheur » en architecture est une avancée fondamentale. Notamment si l’on veut exister dans un cadre international, en face duquel notre cadre d’enseignement est encore assez isolé.

La SNA préconise un soutien à l’exportation, pour mieux exister sur les marchés internationaux. Est-ce une autre bonne nouvelle ?
Il faut savoir ce qu’on entend par « accompagnement ». D’abord, il faut travailler davantage sur la visibilité des architectes français à l’international : plus d’expositions et de présence dans les grandes foires. Ensuite, quand un ministre part à l’étranger, il emmène toujours des chefs d’entreprise dans ses bagages. Il faudrait que les architectes soient davantage conviés – et pas uniquement les plus connus.

Le seuil qui impose à un particulier d’avoir recours à un architecte lors de la construction d’un habitat est abaissé à 150 m2. Qu’est-ce que cela va changer ?
C’est la seule mesure décevante. Au lieu d’avoir des maisons de 169 m2, on aura des maisons de 149 m2… Pour un message fort, il aurait fallu abaisser le seuil à 100 m2, et offrir un véritable avantage fiscal (une TVA réduite par exemple) à celui qui passe contrat avec un architecte pour une surface plus petite. Pour les jeunes architectes, cela permettrait en outre d’accumuler des références à peu de frais. Dans la même logique, on aurait dû imposer la tenue d’un concours pour toute construction bénéficiant de fonds publics.
Au moins, l’intervention de l’architecte, rendue obligatoire pour les permis d’aménager des lotissements [article 26] vu l’importance de l’habitat périurbain, me semble une avancée significative, d’un point de vue environnemental.

Les conditions d’application de l’anonymat dans les concours publics devraient encore évoluer (mesure 20 de la SNA, et textes réglementaires à venir sur la commande publique). Le problème a-t-il une solution ?
À partir du moment où un architecte doit présenter ses références, l’anonymat devient hypocrite. Par ailleurs, si l’anonymat empêche la phase essentielle de dialogue entre maître d’ouvrage et maître d’œuvre, la mesure devient contre-productive. La solution retenue tient du bon sens mais devra être éprouvée : un dialogue conditionnel, aux modalités définies au cas par cas, et permettant de garder l’anonymat auprès d’une partie des maîtres d’ouvrage.

Légende photo

Dominique Jakob. © Photo : A. Tabaste.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°447 du 11 décembre 2015, avec le titre suivant : Dominique Jakob : « L’architecture revient dans l’agenda politique »

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