Dimanche 20 septembre 2020

Société

Des paramilitaires russes ferment une exposition du photographe américain Jock Sturges

Par Emmanuel Grynszpan, correspondant à Moscou · lejournaldesarts.fr

Le 26 septembre 2016 - 674 mots

MOSCOU / RUSSIE

MOSCOU (RUSSIE) [26.09.16] - L’exposition moscovite du photographe américain controversé Jock Sturges a dû être fermée sous la pression d’une quinzaine d’hommes en treillis. La police n’est pas intervenue. L’ordre moral se tend en Russie.

Une quarantaine de clichés, dont des nus, étaient exposés à la galerie d’art moscovite Centre photographique Frères Lumière depuis le 8 septembre. Mais il a suffi que l’exposition arrive aux oreilles de la députée russe ultraconservatrice Elena Mizulina pour qu’un scandale éclate. « Je suis persuadée que les travaux représentant des petites filles nues ne peuvent être assimilées à des oeuvres d’art. C’est purement et simplement de la propagande de la pédophilie. L’exposition doit être fermée », a indiqué la députée dans un communiqué de presse samedi. Elle indique avoir envoyé une requête au procureur général de Russie à cet effet.

Dès le lendemain matin, deux groupes d’une quinzaine d’hommes en treillis barrait l’entrée de la galerie de photographie dans le centre de Moscou. Le premier groupe arborait le nom « Officiers russes, branche jeunesse », les autres « Centre de prévention des infractions ». Ces deux groupes peu connus ne disposent d’aucun mandat pour assurer l’ordre sur la voie publique. Après avoir longuement posé devant les caméras des journalistes, les hommes ont pénétré dans la galerie d’art à la suite de leur chef Anton Tsvetkov, directeur de la commission de sécurité à la Chambre civile, un organisme supposé représenter la société civile, mais dont les membres sont soit choisis par Vladimir Poutine, soit cooptés.

Accueilli par la direction du Centre photographique Frères Lumière, Tsvetkov a rapidement signifié que ses hommes ne partiraient pas tant que l’exposition ne serait pas fermée. Au cours de cette visite déplaisante, un homme s’est mis à asperger quelques photos de Jock Sturges d’un liquide paraissant être de l’urine. Il a rapidement été neutralisé et éconduit par les paramilitaires. A aucun moment la police n’a cherché à s’interposer, soulignant ainsi l’impunité des assaillants.

Devant la pression musclée des « officiers russes », les dirigeants de la galerie ont rapidement capitulé. Ils ont décroché les photographies et retiré l’affiche de l’exposition à l’entrée, puis ont complètement fermé le Centre, qui abrite une autre exposition, une librairie et une buvette. La fondatrice et curatrice du Centre photographique Frères Lumière Natalia Grigorieva a toutefois tenu à souligner n’avoir « reçu aucun commentaire d’indignation ou de gêne de la part des visiteurs » depuis l’ouverture de l’exposition le 8 septembre. « Dire que nous ne pouvons pas exposer des photographies montrant le corps nu est un sacrilège », a-t-elle ajouté. Elle note aussi que les personnes photographiées sont toutes majeures, et ont donné leur accord pour chaque cliché et que l’exposition est interdite aux mineurs.

Plus que les muscles, c’est l’absence de soutien, le climat politique clairement en faveur des assaillants et le risque de poursuites judiciaires qui ont fait plier les organisateurs.

Le ministère de la Culture russe, qui annonçait l’exposition sur son site (avec des photos), a prestement effacé toute mention, quoique le cache de Google en ait gardé la trace.

Cette fermeture montre la primauté de la morale sur le droit, déplore le seul éditorial de la presse russe à prendre la défense de la galerie ce lundi. Ce n’est pas la première fois qu’une exposition d’art est fermée ou attaquée par des ultraconservateurs proches du Kremlin. Toute évocation de la religion, de l’homosexualité ou du patriotisme déviant de la ligne officielle sont déjà synonymes de fermeture pour les galeries russes. Les ultraconservateurs ont dimanche poussé le curseur un peu plus loin en incluant la nudité.

La dernière fois que le travail de Jock Sturges a déclenché des réactions hostiles remonte à 1990. Suite aux plaintes de chrétiens fondamentalistes américains, la police de San Francisco avait alors saisi des oeuvres et le matériel photographique de Sturges, avant que ce dernier ne soit finalement acquitté par la justice. Parmi les nombreux musées possédant des photographies de Sturges figurent le Metroplitan de New York et la Bibliothèque nationale de Paris ou le Musée d’art contemporain de Frankfort.

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Quelques-uns des 20 militants de l'organisation non gouvernementale « officiers russes » se renant à l'extérieur de la Galerie Lumiere Brothers proche du Kremlin à Moscou, le 25 Septembre, 2016 © photo Andrei Borodulin / AFP

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