Des musées à la peine

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 13 novembre 2012 - 1571 mots

À quelques rares exceptions, les nombreuses institutions muséales, de qualité, font figure de parents pauvres dans la politique culturelle municipale.

C’est à Toulouse que l’un des plus anciens musées français a vu le jour. Créé à la fin de l’année 1793, dans la foulée de l’inauguration du Louvre (alors dénommé « Muséum central des arts de la République »), le Muséum provisoire du Midi de la République, inauguré en 1795, matérialisait les ambitions culturelles nées de la Révolution française. Les musées de la ville rose bénéficiaient alors d’un formidable élan, chaque nouvel établissement créé se voyant doté, au fil du temps, d’un ensemble cohérent issu des collections municipales. Mais la page de ce glorieux passé semble aujourd’hui tournée et Toulouse fait montre d’une certaine indifférence à l’égard de ses musées.

Collections en sommeil
Réputé pour sa collection de sculpture, d’œuvres du Moyen Âge et du XIXe siècle, l’héritier de cet âge d’or, le Musée des Augustins (musée des beaux-arts de la Ville), présente seulement 10 % de ses œuvres. À l’inverse des grands musées régionaux de Lyon, Montpellier ou, dernièrement, Dijon, il n’a toujours pas bénéficié d’une campagne globale de rénovation. Un projet serait pourtant à l’étude avec la création d’un centre de réserve commun à diverses institutions toulousaines. Pour parer au plus urgent, des travaux d’accessibilité et de mise aux normes ont été programmés par tranches. Démarrés en 2009, ils devraient s’achever en 2015, date à laquelle l’intégralité du musée sera accessible aux personnes à mobilité réduite ou handicapées. Si les travaux impliquent aussi un nouvel espace d’accueil, on est loin du grand projet de rénovation et de réaménagement voté par le conseil municipal en 1997, qui prévoyait une extension contemporaine de 2 500 mètres carrés donnant sur la rue de Metz. Quant à l’équipe de la conservation, elle est aujourd’hui réduite à deux personnes depuis le départ d’Alain Daguerre de Hureaux (qui avait jeté l’éponge en 2008), là où il en faudrait quatre. Cela n’empêche pas l’établissement de mener une politique active en matière d’expositions temporaires avec des propositions qui, en s’appuyant sur ses collections, mettent en lumière des pans méconnus de l’histoire de l’art. En témoigne la récente exposition sur le caravagisme, organisée en partenariat avec le Musée Fabre à Montpellier. Le Musée des Augustins fait aussi partie du réseau Frame (French Régional & American Museum Exchange, réseau fédérant musées américains et français), qui lui permet d’obtenir des prêts prestigieux. Il mène une politique de restauration ambitieuse. Rien n’est acté, ni budgété mais, promet-on à la Ville, la rénovation du Musée des Augustins sera « l’un des gros chantiers à venir ». Axel Hémery, le directeur de l’institution, reste positif : « Nous ressentons actuellement une réelle volonté de valoriser les savoirs et aussi le patrimoine. La création du label « So Toulouse » [la marque de rayonnement touristique de la ville] en est la première étape. »

Toulouse se pencherait-elle enfin sur le sort de ses musées ? La plupart des projets en sont pour l’heure au stade de la réflexion. Attendue depuis trois ans, la nomination d’un directeur des musées et du patrimoine ne semble plus à l’ordre du jour. Après deux appels à candidature infructueux, la municipalité cherche à redéfinir ce poste, sans se déterminer clairement sur le profil, hésitant entre celui d’un administratif ou d’un conservateur. Quant au grand centre d’exposition devant prendre place au sein de la « Cité des arts », jugé trop coûteux, il ne verra probablement pas le jour. La Ville a décidé de se concentrer sur le potentiel de chaque musée, quitte à leur proposer des espaces pour des expositions hors les murs. Ainsi du Musée Paul-Dupuy qui pourrait disposer du rez-de-chaussée du château de la Reynerie, ou du Musée Saint-Raymond pour lequel l’ancien projet d’espace d’exposition au sein de l’hôtel du Barry revient timidement sur la table.

Les musées toulousains sont installés dans des lieux historiques qui rendent souvent difficile leur rénovation. Inaugurée en 1995, la Fondation Bemberg a ainsi élu domicile dans le prestigieux hôtel d’Assézat, datant du XVIe siècle, où sont exposées les œuvres de sa collection signées Guardi, Cranach, Van der Weyden, Toulouse-Lautrec, Matisse ou Bonnard. Le Musée du Vieux-Toulouse, dévolu à l’histoire de la cité, a quant à lui été installé dans un hôtel du XVIIe siècle, l’hôtel Dumay, non loin de la place du Capitole.

Les musées de la ville manquent surtout de place et ne disposent pas de structures à la mesure de leurs ambitions. Le Musée Saint-Raymond, grand musée d’archéologie, expose seulement 3 % de ses collections. « Des pièces de première importance comme les autels votifs romains, l’ensemble de vases grecs, les objets étrusques, ceux de Chypre ou du Maghreb, ainsi que les collections protohistoriques que n’importe quel autre musée présenterait, sommeillent en réserve, se désole la directrice Évelyne Ugaglia. Une collection à l’abri du regard public est appelée à mourir si on n’y prend pas garde. Heureusement, les chercheurs et étudiants y ont accès. »

Éclaté sur plusieurs sites – le musée à proprement parler, où sont logées les collections permanentes ; la conservation, installée quelques rues plus loin ; les réserves, dans un autre édifice, et une annexe –, le Musée Saint-Raymond dispose de 1 300 mètres carrés alors qu’il lui en faudrait 3 500. Les travaux de rénovation de son annexe, lancés en 2008 (pour 1,7 million d’euros), l’ont doté d’une chambre forte pour son médaillier, d’une bibliothèque et de bureaux administratifs, tandis que le rez-de-chaussée pourra accueillir des ateliers pour enfants. Mais il ne dispose toujours pas d’auditorium et les réserves seront saturées d’ici peu. Les importantes découvertes réalisées à la caserne Niel ne peuvent actuellement pas être accueillies au musée.

Un Muséum dynamique
Autre établissement à l’étroit, le Musée Georges-Labit, dédié aux arts de l’Asie (Inde, Chine, Japon, Cambodge) et d’Égypte, pourtant rénové en 1997, ne dispose même pas de salle d’exposition. Il a dû renoncer à ses projets en collaboration avec des établissements comme le Musée Cernuschi, à Paris. Au Musée Paul-Dupuy, musée des arts décoratifs et graphiques de la ville, installé dans l’ancien hôtel Besson et réputé pour ses collections d’estampes et de dessins italiens, le conservateur en chef, Jean Penent (également à la tête du Musée Georges-Labit), a été contraint de vider le premier étage des collections permanentes pour pouvoir y organiser les expositions temporaires. Lorsque la Ville a acquis le château de la Reynerie, le musée avait proposé un beau projet autour de cette « folie du XVIIIe siècle », selon les termes de son conservateur en chef. Le Musée Paul-Dupuy est en effet parvenu à récupérer le mobilier du château dispersé par les anciens propriétaires lors de la vente. Une fois les travaux de restauration achevés, Jean Penent proposait de réaménager le château de la Reynerie tel qu’il se présentait au temps de sa splendeur, en lui restituant son mobilier dont l’agencement de chaque salle est connu grâce aux archives du musée. L’institution possède également l’inventaire complet de sa bibliothèque qu’il serait donc possible de reconstituer. Enfin, un centre consacré au Siècle des lumières aurait pu voir le jour dans les anciens éléments médiévaux du château. Frileuse, la Mairie réfléchit à un « projet culturel » plus consensuel pour ce fleuron patrimonial situé au cœur d’un quartier jugé « sensible ».

Dans ce paysage muséal atone, certains établissements parviennent néanmoins à tirer leur épingle du jeu. Ainsi du plus jeune d’entre eux, les Abattoirs, musée d’art moderne et contemporain inauguré en 2000 sur la rive gauche de la Garonne, et du Muséum de Toulouse, situé dans le quartier de Busca-Montplaisir, à la lisière du Jardin des plantes. Le musée dédié aux sciences, un domaine cher à la municipalité, avait fermé ses portes de 1998 à 2008 pour faire peau neuve. L’opération lui a permis de doubler ses surfaces, qui totalisent désormais 6 000 mètres carrés. Abritant près de 2,5 millions de pièces, l’institution la plus visitée de la ville, avec une fréquentation annuelle de 200 000 personnes, a rouvert ses portes en affichant de nouvelles ambitions. Son directeur, Francis Duranthon, la définit comme un « établissement de patrimoine et de culture scientifique », précisant : « Nous ne nous bornons pas à apporter de l’information scientifique, nous essayons d’aller au-delà, en croisant les champs scientifiques et ceux issus des sciences humaines et sociales. » L’exposition actuellement consacrée à la préhistoire au Palais de la découverte, à Paris, a été conçue au Muséum de Toulouse, tandis que celle en préparation pour la fin 2013 sur « L’ours » sera reprise par le Muséum national d’histoire naturelle. Le Muséum s’est aussi fait remarquer pour avoir été pionnier sur le Web dans l’utilisation des réseaux sociaux comme laboratoires d’idées. Partie prenante de l’événément « Quartier des sciences », l’établissement sera bientôt associé à l’université de Toulouse sur les 10 000 mètres carrés de son nouveau site jouxtant le Muséum. Multipliant les partenariats, le Muséum draine un public de plus en plus varié. Il est la preuve, s’il en fallait encore une, que les musées constituent de formidables vecteurs de développement culturel, économique et de « lien social » ; en somme, un réel atout pour la ville.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°379 du 16 novembre 2012, avec le titre suivant : Des musées à la peine

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