Comment les artistes passent du musée à la cabine de projection

Tandis que le réseau MK2 accueille la vidéo, ils envisagent de tourner des longs métrages

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 4 février 2000 - 1149 mots

Poursuivant une longue tradition qui remonte à DalÁ­, Léger, Duchamp ou Warhol, de nombreux artistes tournent actuellement des films. Sans parler des récentes productions de Cindy Sherman, Larry Clark, Robert Longo ou Julian Schnabel, des créateurs comme Pierre Huyghe, Philippe Parreno et Douglas Gordon ont en projet des longs métrages à structure narrative. Avant de se lancer dans le grand bain, ils ont travaillé sur les fondements mêmes du 7e art, l’image, la bande son, le traitement de la réalité ou même le droit.

Pour le public, le cinéma est aujourd’hui sans conteste le langage culturel dominant, que ce soit par la diffusion des films en salle, sous forme de cassettes vidéo ou, bien sûr, à travers la programmation des chaînes de télévision. Il est d’ailleurs remarquable que, bien souvent, la culture cinématographique de certains artistes a été formée au gré des diffusions et rediffusions télévisuelles. “Pour ma génération et pour moi-même, l’expérience de la salle de cinéma a été moins importante que celle de la télévision, constate l’Écossais Douglas Gordon, avant de poursuivre : La plupart d’entre nous interprètent les films à travers la télévision. Mon intérêt pour Hitchcock vient sûrement de la programmation des chaînes de télévision. J’ai vu beaucoup de ses films quand j’étais enfant, au cours des dimanches après-midi pluvieux d’Écosse. J’ai découvert plus tard tout le potentiel de ces films que j’avais regardés innocemment”.

Gordon a ainsi travaillé sur plusieurs réalisations du cinéaste britannique pour produire Twenty Four Hour Psycho (1993) ou le récent Feature Film. Pour le premier, il a ralenti le chef-d’œuvre d’Hitchcock Psycho, jusqu’à lui donner une longueur totale de vingt-quatre heures. “Notre génération a été influencée par les théories post-structurelles, estime l’artiste. Quand on ralentit les images d’un film, entre 9h et 17h, dans une école d’art ou une université, c’est pour faire une analyse de l’œuvre. Mais ce n’est plus vrai quand on rentre chez soi et qu’on regarde depuis son lit Pamela Anderson en image par image avec son magnétoscope. Dans les musées, on se situe entre l’école et le lit. Si j’ai ralenti ce film, c’est parce que c’était facile de le faire à la maison et que j’avais conscience que cela voudrait dire autre chose. J’ai choisi Psycho parce que l’histoire est très simple : c’est un tueur qui tue quelqu’un, et voilà. Quand on regarde la voiture disparaître sous la boue pendant vingt minutes, on a abandonné l’histoire principale et celle-ci devient autonome. Cela montre qu’il y a différents temps dans un film, et que les histoires sont toujours basées sur le temps”.

Dans Feature Film, Gordon s’est, en apparence, affranchi des images de Vertigo (Sueurs froides) pour se consacrer à la bande son, en l’occurrence des compositions de Bernard Hermann. Il montre seulement au spectateur les gestes du chef d’orchestre dirigeant l’exécution de la partition. “La bande son de Vertigo est pour moi à la fois spécifique et générique, souligne-t-il. On reconnaît que c’est une musique de film, mais on ne se souvient plus duquel. Feature Film évoque des images, mais ce ne sont pas forcément les bonnes. L’intention était ici de provoquer un conflit d’images dans la tête et en face du spectateur”.

Pour Pierre Huyghe, qui a lui aussi travaillé avec un film de Hitchcock, Fenêtre sur cour, pour Remake (1995), “le cinéma pose la question de l’articulation des images, et celle de la façon d’être devant elles en tant que récepteur, même si je ne veux pas me substituer à la position du spectateur”. Bien que l’artiste ait réalisé des œuvres en relation avec des films, comme dans Dubbing (1996), Blanche Neige, Lucie (1997) ou L’Ellipse (1998), il estime que son travail n’est “ni un hommage, ni un commentaire, ni une déconstruction, ni une analyse du cinéma”, seulement un moyen de poser des questions. Par exemple : “Comment prendre une histoire, et comment prolonger une fiction vers le réel ? Comment peut-on étirer une histoire ? Comment peut-elle continuer ?”. Ces interrogations sont au cœur de  L’Ellipse. Huyghe a ici intercalé une séquence inédite entre deux scènes originales du film de Wim Wenders, L’Ami américain. Bruno Ganz a repris son propre rôle vingt ans après, le temps de traverser la Seine au niveau du Front de Seine.

Pour ses projets, Pierre Huyghe a d’ailleurs créé, avec Charles de Meaux et Philippe Parreno, une société de production cinématographique, Anna Sanders Films SARL. “Cette société est le moyen de pouvoir établir un rapport réel avec le champ du cinéma et de se donner les moyens d’y travailler, déclare-t-il. Cinéma et art ont des structures de diffusion et des économies différentes. Nous sommes dans une fiction complète dans le champ de l’art quand on essaie de mimer le cinéma. Nous ne pouvons qu’en simuler la forme.

Les problèmes restent au niveau de la distribution et de la réception”. La société a déjà produit un certain nombre de films, notamment les courts métrages Riyo (1999) de Dominique Gonzalez-Foerster, Stanwix (1999) de Charles de Meaux, et le long métrage Le Pont du Trieur (1999), de Charles de Meaux et Philippe Parreno, qui a été tourné dans le Pamir, en Asie centrale, région anciennement soviétique à proximité de l’Afghanistan et la Chine. Anna Sanders Films a aussi coproduit Vicinato 2, un film de discussion qui vient succéder à Vicinato 1, réalisé à Milan en 1995 par Carsten Höller, Philippe Parreno et Rirkrit Tiravanija. Le second volet a été tourné les 25 et 26 septembre 1999 au “Vista Palace” de Roquebrune. Ce film, dont le style est inspiré par celui du Brian de Palma des années soixante-dix, a été écrit par Liam Gillick, Carsten Höller, Philippe Parreno, Rirkrit Tiravanija, Pierre Huyghe et Douglas Gordon. Ce dernier joue même dans le film et envisage de se lancer lui aussi dans le cinéma. Il travaille sur un roman et un scénario, l’adaptation d’une nouvelle écossaise du XIXe siècle qu’il transpose au XXIe siècle. Douglas Gordon entend proposer de multiples versions, pour le cinéma, la télévision, voire le musée, comme c’est déjà le cas avec Feature Film.

Pierre Huyghe et Philippe Parreno vont également écrire prochainement un long métrage à structure narrative qui sera distribué en salles. “Je le conçois comme le prolongement d’un champ de réflexion, précise Pierre Huyghe, au même titre que de réaliser une publicité ou un clip”. Et de conclure  : “Ce ne sera pas le film de deux artistes, mais celui de deux personnes”.

- DOUGLAS GORDON, 24 février-30 avril, ARC/Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 11 avenue du Pdt-Wilson, 75116 Paris, tél. 01 53 67 40 00, tlj sauf lundi 10h-17h30, sam.-dim. 10h-18h45
- PIERRE HUYGHE, jusqu’au 12 mars, Kunsthalle Zurich, Limmatstrasse 270, Zurich, tél. 41 1 272 15 15, tlj sauf lundi 12h-18h, samedi et dimanche 11h-17h.
- HITCHCOCK, 16 novembre-18 mars 2001, Musée des beaux-arts, 1379-1380 rue Sherbrooke Ouest, Montréal, tél. 1 514 285 1600, tlj sauf lundi 11h-18h, mecredi 11h-21h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°98 du 4 février 2000, avec le titre suivant : Comment les artistes passent du musée à la cabine de projection

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