L'actualité vue par

Claude Lévêque, artiste

« La culture a un problème lié au libéralisme »

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 26 mai 2006

L’un des plus éminents représentants de la scène française, présent dans « La force de l’art » (lire p. 9), Claude Lévêque expose aussi actuellement
au Mac/Val, à Vitry-sur-Seine
(Val-de-Marne), et à La Suite, à
Château-Thierry (Aisne). Situation française, Palais de Tokyo ou création de l’agence CulturesFrance (lire p. 3), ne mâchant pas ses mots, Claude Lévêque commente l’actualité.

L’exposition « La force de l’art », à laquelle vous avez été invité, se déploie en ce moment au Grand Palais. Que pensez-vous du résultat ?
Ce lieu n’est pas facile et « La force de l’art » n’a pas réussi à éviter de ressembler à la FIAC [Foire internationale d’art contemporain]. La plupart des pièces viennent de collections publiques, et c’est bien de les avoir montrées. Personnellement, j’aurais préféré que l’exposition soit un peu plus modeste à Paris, avec des projets faits spécifiquement par une sélection d’artistes, associés à des œuvres issues des collections publiques, puisqu’elle se déploie dans des villes de province où les FRAC [Fonds régionaux d’art contemporain] possèdent des pièces extraordinaires. Par manque de temps, au lieu d’avoir deux commissaires, l’exposition est organisée par quinze. Ces « partis pris » sont des portraits des commissaires eux-mêmes. Jusqu’où ne se substituent-ils pas aux artistes dans leur mise en relation d’œuvres choisies ?

Êtes-vous favorable à ce rendez-vous régulier à Paris avec la création en France ?
Oui. Évidemment, on a beaucoup discuté du fait que l’État était derrière, que c’était « l’expo Villepin », ce qui très dommageable. Je n’ai pas pris de position là-dessus. C’est sûr que j’aurais préféré que ce soit un gouvernement de gauche, si choix d’État il doit y avoir. Ce qui est peut-être plus discutable, c’est de ne montrer que des artistes français. Si cette manifestation se reproduit, il faudra aussi montrer des créateurs d’ailleurs. Ce choix chauvin d’artistes français est un peu déplacé, même si c’est exactement ce que font les Anglais ou les Allemands, avec ce côté extrêmement nationaliste.

Un rapport est en cours sur l’avenir du Palais de Tokyo, à Paris. Il devrait être remis en juin. Quelle est votre position sur l’avenir de ce lieu ?
Un missionné de la DAP [délégation aux Arts plastiques] m’avait demandé de réfléchir avec lui sur le Palais de Tokyo, mais c’est un lieu qui ne m’a jamais passionné. Il a déjà trop fait de dégâts, justement, dans les projets artistiques, dans leur présentation. Tout le monde s’est « planté » là-bas, entre les expositions thématiques hasardeuses – et même assez douteuses dans les positionnements – et les œuvres qui sont amoindries dans cet espace très délicat. C’est une grosse MJC [Maison des jeunes et de la culture]. Un endroit comme celui-là devrait comprendre des résidences d’artistes étrangers. Au lieu d’être un lieu « branchouille » qui se montre, ce pourrait être un lieu laboratoire qui permette à des jeunes artistes de faire des projets, où il y aurait une vraie confrontation internationale. Il pourrait aussi être un espace pour organiser des expositions d’artistes plus confirmés. Il faut vraiment que ce lieu se singularise. On ne peut pas faire un faux squat ou un faux musée. En France, nous avions des possibilités, que nous sommes en train de perdre aujourd’hui avec la volonté de tout ramener au marché, à la rentabilisation. La culture a un problème lié au libéralisme. Par exemple, les centres d’art en province permettaient à des artistes de monter des projets, de faire des expériences, ensuite de les montrer. C’est sûr, ce n’est pas rentable, cela coûte de l’argent, c’est souvent mal vu par les élus et par l’électorat. Mais cela fait partie de la création en gestation. C’est comme le domaine de la recherche. Il faut qu’il y ait un pôle de recherche pour montrer que l’on n’est pas que dans le « merchandising », mais dans l’art.

Vous exposez actuellement au Mac/Val, à Vitry-sur-Seine. Comment avez-vous conçu votre exposition ? En relation avec la banlieue ?
Ce musée implanté dans une banlieue est indispensable et vraiment génial. Je n’ai pas travaillé in situ, j’ai simplement joué avec l’espace, dans une installation qui est assez compacte. Je n’ai pas – comme je l’ai fait dans certains cas – apporté une sorte de dispositif qui serait lié à l’histoire du quartier, du territoire même où j’expose. J’y montre une pièce qui est un tournant dans mon travail. C’est une sorte de retour à des choses anciennes, mais avec les moyens que j’ai aujourd’hui : avec moins de narration, avec des choses beaucoup plus radicales. Je suis un peu revenu sur la pièce La Nuit, où il y avait ces portraits d’enfants peints sur du bois découpé, entourés d’ampoules.
L’exposition correspond à mes préoccupations d’aujourd’hui – une certaine raideur qui a trait à l’aliénation, à l’enfermement, à cette espèce d’anonymat, et qui a un côté « dressage ». Il y a tout un aspect, aujourd’hui, du regard que je porte sur la société. On retrouve donc moins l’onirisme de l’enfance qu’il y avait dans mes pièces des années 1980, lié à ma mémoire d’enfant que j’ai inscrite dans le début de mon travail. C’est une sorte de retour à ce type d’atmosphère, mais complètement différemment.
En revanche, j’ai vraiment réfléchi sur le lieu pour l’exposition « Château friandise » à Château-Thierry, qui se déroule en même temps. J’ai totalement travaillé sur la chocolaterie pour cette ancienne usine où étaient fabriqués les « Pépito ». C’est donc la suite de ce que je fais à Vitry. En plus, le lieu s’appelle justement La Suite !

Malgré votre présence dans les grandes expositions interna-tionales, vous avez toujours accepté l’invitation de petits lieux. Pourquoi ?
La Suite est un squat d’artistes animé par des gens qui ont une envie incroyable, hyperengagés dans ce qu’ils font. Ils maintiennent les lieux dans une précarité absolue, sans savoir si cela peut durer. J’ai besoin de travailler dans ce type d’endroit pour développer mon travail d’une autre manière, pour me permettre d’expérimenter, d’être aussi, fatalement, moins sous pression que quand il s’agit d’exposer dans un musée, dans un lieu vraiment spécifiquement voué à l’art. Tout le poids, toute la chape de béton que cela peut produire dans certains cas ! Donc ce n’est pas du tout pour me dire : « Je vais maintenir cela pour le folklore. » Mais, à un moment donné, j’ai vraiment envie de faire des expériences dans des lieux différents des espaces institutionnels. Parfois, ce sont des FRAC ou des centres d’art qui me proposent de travailler dans ce type d’endroits, comme Jean-François Taddei, ancien directeur du FRAC Pays de la Loire, qui m’avait invité à intervenir dans une piscine.

L’Association française d’action artistique [AFAA] vient de disparaître pour laisser place à l’agence CulturesFrance. Comment jugiez-vous l’action de cette association ?
C’était une espèce de danseuse du ministère des Affaires étrangères que je ne trouvais pas dynamique. Avant, quand il y avait davantage d’argent, ils envoyaient des artistes dans des pays pour des expositions. Comme celle de Bernard Marcadé à Montevideo, autour de Lautréamont, l’échange de projets sur Les Chants de Maldoror, une magnifique exposition qui aurait mérité de circuler. Aujourd’hui, les expositions de l’AFAA sont faites pour les consuls et leur famille, pour le monde de la diplomatie, sans aucune ouverture sur quoi que ce soit. Il faudrait effectivement que cela soit beaucoup plus dynamique en direction de l’étranger. La situation française est un peu difficile, mais aussi à cause de nous-mêmes, des institutions comme l’AFAA ou la DAP, trop liées à l’État. C’est nous qui créons largement la situation du désintérêt de l’art français. Pourtant, en France il y a d’excellents artistes. C’est même l’un des pays du monde où il se passe le plus de choses en art, c’est indéniable.

Quelles sont les expositions qui vous ont marqué récemment ?
« Le mouvement des images », au Centre Pompidou, mais comme j’y expose, c’est donc délicat d’en parler. Pourtant, c’est vraiment une exposition parfaite autour du cinéma, du rapport de l’art au cinéma. L’exposition « Dada » était aussi géniale. La 4e Biennale de Berlin est intéressante. Elle ne ressemble pas à toutes les biennales avec les mêmes œuvres déjà montrées. Parfois, on a l’impression que l’on parcourt toujours les mêmes expositions. À Berlin, c’est un peu différent. Les lieux sont extraordinaires : l’école juive, la poste… Au moins, il y a de vraies tentatives. Mais ce que j’ai le plus aimé, c’est l’exposition Steven Parrino au Mamco à Genève.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°238 du 26 mai 2006, avec le titre suivant : Claude Lévêque, artiste

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