Botticelli dans le détail, par Daniel Arasse

Entretien avec l’historien de l’art et commissaire de l’exposition du Musée du Luxembourg

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 10 octobre 2003 - 1675 mots

Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris, Daniel Arasse a enseigné l’histoire de l’art moderne (XVe-XIXe siècles) de 1969 à 1993 à l’université Paris-IV, puis à l’université Paris-I. Il a été de 1982 à 1989 directeur de l’Institut français de Florence. Il est également l’auteur de plus d’une vingtaine d’ouvrages dont Le Détail, pour une histoire rapprochée de la peinture (1992) ou On n’y voit rien (2000). Commissaire, avec Pierluigi De Vecchi, de l’exposition “Botticelli”?qui vient de s’ouvrir au Musée du Luxembourg, à Paris, il revient ici sur l’art du maître de la Renaissance.
Il se prononce également sur la création contemporaine et l’enseignement de l’histoire de l’art en France.

 Quelles nouvelles perceptions de Botticelli offre l’exposition du Musée du Luxembourg ?
L’exposition monographique ne renouvelle pas en elle-même et par elle-même la vision de l’artiste. Elle ne comprend pas d’œuvres inconnues, même si certaines sont très peu connues, venant de loin ou de collections privées. J’en vois certaines pour la première fois. Ce n’est pas vraiment dans sa structure même – qui est dans le fond assez classique puisque à la fois thématique et chronologique –, que l’exposition va renouveler la vision de l’artiste. Mais il nous est apparu à Pierluigi De Vecchi et à moi qu’il n’était pas inutile, alors que les travaux sur Botticelli ont profondément modifié sa vision depuis une vingtaine d’années, de revenir sur ces travaux, avec une exposition. Nous avons voulu réunir entre vingt et trente panneaux de dimensions moyennes, et donner ce plaisir au public. L’exposition, et le catalogue surtout, doivent permettre de dépasser le Botticelli néoplatonicien qui tenait le haut du pavé au milieu du XXe siècle. L’histoire de l’art a tendance maintenant à revaloriser l’approche de Warburg, au détriment de celle de Panofsky. C’est là qu’il a paru utile de faire le point sur cette situation, avec le catalogue.

Cette démarche s’inscrit dans la logique que vous prônez, soit la confrontation du voir et des savoirs, la nécessité constante de cette confrontation de la réflexion sur l’œuvre à l’œuvre elle-même.
Absolument. Nous avons tendance à substituer à une lecture de Botticelli fondée avant tout sur une érudition livresque une approche beaucoup plus visuelle. Remarquez par exemple que la robe de Flore dans le Printemps n’est pas une robe tissée mais une robe peinte. C’était une pratique pour les fêtes et le carnaval de Florence, où le comble du luxe consistait à porter une robe peinte et non pas tissée. C’est cette relation vivante entre Botticelli et des pratiques sociales qui nous paraît importante à Pierluigi et moi-même comme à de nombreux autres.

Quel est votre point de vue de “détaillant” sur cette peinture ?
Il se trouve que nous n’avons pas pu obtenir un tableau “imprêtable”, le Mars et Vénus de la National Gallery de Londres. Dans une œuvre à l’allure assez ironique – puisque Mars est endormi et Vénus le regarde d’un air un peu mélancolique en attendant qu’il veuille bien se réveiller –, la main droite de Vénus joue avec sa robe pour dessiner un sexe dans ses plis. Je crois qu’il faut être très attentif à Botticelli “de près”. Et j’espère justement que cette exposition sera l’occasion pour certains tableaux, non pas de faire des découvertes sensationnelles, mais simplement de les regarder de près. Je suis très content de pouvoir voir de plus près le Saint Augustin de l’église d’Ognissanti à Florence, auprès duquel j’ai vécu pendant sept ans. De même pour la grande Annonciation, je suis heureux que l’on puisse la regarder bien éclairée, bien présentée. Elle était aux Offices de Florence mais mal exposée, elle paraissait grisâtre. Ici, on retrouve ses couleurs, remarquablement fraîches. Le simple fait de pouvoir regarder les œuvres a des chances de surprendre quant à la qualité de cette peinture. Botticelli se prête très bien à la reproduction, et c’est aussi pour cela qu’il est très connu. Il y a beaucoup de perte quand on reproduit un Titien et nettement moins quand il s’agit d’un Botticelli. Mais du même coup, on oublie que c’est de la peinture et on en fait des images. Le détail, chez Botticelli, ce serait plutôt au niveau du peintre que de l’iconographe que cela m’intéresse de le regarder.

Comment expliquez-vous que Botticelli ait eu si peu d’influence sur ses contemporains ?
Il était l’un des peintres les plus célèbres de Florence. Nous avons la fameuse lettre envoyée par le duc de Milan en 1492 et disant que Botticelli est le plus grand peintre de Florence, où travaillent en même temps, d’après ce document, Ghirlandaio, Filippino Lippi et Pérugin. Il est considéré à ce moment-là comme le plus fort, et ses peintures ont un “air viril”, ce qui peut nous surprendre aujourd’hui. Mais c’est comme cela qu’on le percevait à l’époque. Cela dit, la peinture de Botticelli est intimement liée au projet de Laurent le Magnifique, projet qui n’est pas la Renaissance au sens où l’entendait Panofsky – c’est-à-dire la synthèse retrouvée des thèmes et des motifs antiques –, mais, comme l’a très bien montré le premier Warburg, l’actualisation des formes antiques dans des costumes et des thèmes contemporains de la Florence du XVe siècle. Il y a un enracinement de Botticelli et de Laurent le Magnifique dans la culture traditionnelle toscane qui fait l’originalité et la singularité de l’art du peintre et de la poésie de Laurent. Et ce projet artistique et culturel, politique également, va être balayé par Savanarole mais aussi par l’histoire même de la Renaissance. Car la synthèse du thème et du motif antique, c’est Raphaël et non Botticelli. Botticelli, lui, a ce charme, cette saveur extraordinaire de quelque chose qui a été très vite extrêmement daté. Je l’aime aussi pour cela, parce qu’il représente à la perfection un moment de la culture et de la recherche esthétique toscane.

Vous êtes spécialiste de la Renaissance italienne, mais vous portez aussi un regard sur l’art contemporain. Vous avez ainsi consacré un ouvrage à Anselm Kiefer. Quel est votre point de vue sur la création actuelle ?
J’aime beaucoup de choses dans l’art contemporain, en particulier la façon dont certains créateurs utilisent la vidéo. De nombreux vidéastes m’ennuient, mais j’admire beaucoup, entre autres, Bill Viola, et le travail actuel de certains vidéastes qui commencent à jouer avec leur médium, à lui donner des possibilités qui ne sont pas de l’ordre du cinéma ou de la photographie. J’ai le sentiment que, depuis une dizaine d’années, la vidéo a atteint une espèce de maturité qui dépasse les choses banales que l’on voyait assez souvent auparavant. Par ailleurs, ce que j’aime dans l’art contemporain, c’est qu’il surprenne. Cela dit, je pense que dans la création contemporaine il y a autant de déchets qu’il y en avait dans la production de la Renaissance. Quand on voit le nombre de croûtes entreposées dans les musées, des tableaux que l’on admire parce qu’ils sont Renaissance ! Allez dans certains musées d’Italie du Nord ou des Abruzzes, c’est d’une tristesse épouvantable. Mais ces croûtes ont maintenant le charme des choses anciennes. Je pense que l’art contemporain est aussi bon et intéressant que l’art classique. Je rencontre les artistes, j’aime beaucoup discuter avec eux, et certaines formes d’art contemporaine font écho à ma propre formation, à ma culture – je pense ici à la photographie, que j’aime en particulier. En ce moment, le travail photographique français, entre autres, est très intéressant. Mais c’est vrai que, dans le fond, la photographie singe la perspective classique et c’est normal qu’elle m’attire. Je regrette de ne pas pouvoir aller plus souvent, soit dans les galeries, soit dans les nouveaux espaces d’exposition, sinon j’y serais autant que dans les lieux classiques. Ma spécialité, c’est effectivement l’art de la Renaissance, du XVIIe et du XVIIIe siècle, en un mot l’art ancien. Cela dit, je vis au début du XXIe siècle et ce sont donc les questions d’aujourd’hui que je me pose et que je pose sur l’art du XVe ou du XVIe siècle, même s’il s’agit de retrouver les réponses éventuelles du XVe ou du XVIe siècle. Aussi, comment pourrais-je être indifférent aux questions que se posent les artistes qui sont mes contemporains ? À une condition, c’est que pour moi n’est pas contemporain tout ce qui est en même temps ; il ne faut pas confondre contemporain et simultané. Pour qu’il y ait contemporanéité, il faut qu’il y ait action réciproque. Il y a aujourd’hui des artistes qui ne sont pas contemporains, ils sont vivants mais ils ne sont pas contemporains. Ils datent déjà d’il y a cinquante ou cent ans ou pire. Ceux qui m’intéressent le plus, ce sont ceux qui sont contemporains, pour aujourd’hui.

Quelle est votre position vis-à-vis de l’enseignement de l’histoire de l’art ?
Je trouve qu’il faut absolument enseigner l’histoire de l’art dans les collèges, au moins à partir de la 4e. J’avais, il y a quelques années, participé à des commissions où l’on s’interrogeait justement sur la possibilité d’inscrire une section d’histoire de l’art au concours d’agrégation et du Capes. Je crois que tant que l’on n’enseignera pas l’histoire de l’art dans les collèges et les lycées par le biais de l’agrégation et du Capes (matière qui pourrait être prise sous forme d’option à l’agrégation d’histoire), cette discipline demeurera fascinante – adorée par le public – mais marginale et marginalisée.

Attendez-vous beaucoup de l’Institut national d’histoire de l’art ?
Franchement, oui. J’attends beaucoup de la bibliothèque, de l’accès direct réservé aux chercheurs. Également, de la proximité de beaucoup de bureaux d’universités et d’instituts universitaires ; j’espère qu’avec le temps les querelles de chapelles vont s’atténuer parce qu’il y aurait vraiment des collaborations et des projets communs à réaliser – certains commencent d’ailleurs à se mettre en place. Des étudiants et enseignants étrangers vont être accueillis dans cet institut pour des séjours. Je crois que cela manquait profondément et j’en attends un brassage d’idées. Mais il est vrai que je suis de nature optimiste...

À voir : “Botticelli. De Laurent le Magnifique à Savonarole”?, jusqu’au 22 février 2004, Musée du Luxembourg. À lire, hors-série de L’Œil, 66 p, 8,50 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°178 du 10 octobre 2003, avec le titre suivant : Botticelli dans le détail, par Daniel Arasse

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