L’ACTUALITÉ VUE PAR

Antoinette Le Normand-Romain, directrice générale de l’Institut national d’histoire de l’art

« La bibliothèque sera le pôle d’attraction des chercheurs »

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 17 novembre 2006

Conservatrice au Musée d’Orsay (section des sculptures) de 1977 à 1994, puis conservatrice générale du patrimoine, responsable des sculptures au Musée Rodin de 1994 à l’été 2006, Antoinette Le Normand-Romain vient de prendre la direction générale de l’INHA (Institut national d’histoire de l’art). Elle évoque ses objectifs pour l’Institut et commente la situation de l’histoire de l’art en France.

Lors de la présentation à la presse du projet de loi de finances pour 2007, le ministre de la Culture a annoncé la rénovation du quadrilatère Richelieu (pour 173 millions d’euros), où est prévue l’installation de la bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art. Ce projet tant attendu va-t-il enfin voir le jour ?
La bibliothèque de l’INHA est déjà installée dans le quadrilatère Richelieu, mais elle n’a pas encore sa configuration définitive. En effet, ce n’est que lorsqu’elle sera installée dans ses locaux définitifs – avec la salle Labrouste pour salle de lecture – que pourront être réunis les différents fonds (Bibliothèque centrale des musées nationaux, bibliothèque de l’École nationale
supérieure des beaux-arts, bibliothèque de l’École des chartes) qui doivent la constituer. C’est seulement alors que l’Institut trouvera sa vraie légitimité. Cette bibliothèque sera le pôle d’attraction des chercheurs et multipliera pour eux les occasions de rencontre. Actuellement, nous sommes dans une phase d’espoir : le projet devrait redémarrer au début de l’année 2007, avec une ouverture prévue à l’horizon 2012. Renaud Donnedieu de Vabres a annoncé qu’il débloquait un fonds important – le ministère de la Culture finance 80 % des travaux, l’autre partie étant assurée par les deux autres ministères de tutelle, l’Éducation nationale ainsi que l’Enseignement supérieur et de la Recherche. La signature du document définitif est en cours. Il n’est pas question de revenir sur la répartition des surfaces, mais il faut finaliser le projet, en particulier en ce qui concerne les « magasins Labrouste », pour lesquels nous souhaitons revenir à un état plus proche de celui d’origine. Environ 265 000 volumes (soit un tiers du fonds de l’INHA) devraient être offerts en libre accès. Quant au personnel de la bibliothèque, il est actuellement insuffisant. Il faudra créer des postes. Mais, s’agissant d’un grand projet dont la réussite est essentielle pour la communauté scientifique, nous avons bon espoir de nous faire entendre.

Quels sont vos autres objectifs pour l’établissement ?
Je ne souhaite pas remettre en cause ce qui existe actuellement, mais plutôt continuer dans la lignée de mon prédécesseur, Alain Schnapp. Pour ce qui est de la politique d’expositions, il faudra continuer à envisager des manifestations de grande envergure, à l’extérieur de l’établissement, parallèlement à celles que nous organisons sur place. Les expositions réalisées à l’INHA sont en effet plutôt de l’ordre de « dossiers » et, comme celle que nous venons d’inaugurer, « Autour d’Utamaro », elles ont pour but de faire connaître les collections réunies par Jacques Doucet. C’est une excellente initiative qui permet de mettre en valeur un fonds extrêmement riche, peu exploité jusqu’à présent. Mais il y a une réflexion à mener sur la façon de présenter les pièces. Très petite, la salle actuelle est trop éloignée de la bibliothèque. L’idéal serait un espace d’exposition plus proche de la salle de lecture. Mais il faut aussi faire vivre la galerie Colbert et tirer parti de l’espace qui occupe l’ange de la rue Vivienne et de la rue des Petits-Champs. Il était prévu, à l’origine, d’y installer une cafétéria et une librairie. Des projets pour lesquels nous attendons une étude de faisabilité.

Comptez-vous développer davantage vos relations à l’internationale ?
Bien sûr. C’est essentiel pour l’Institut, mais il s’agit de l’un des aspects qui se sont développés très vite à l’INHA. L’Institut est bien reconnu à l’étranger : il accueille des chercheurs de toutes nationalités, grâce à des bourses ; il a des liens avec des établissements analogues, tels que le Getty ou le Clark Institute à Williamstown (Nouvelle-Angleterre), et il est lui-même à l’origine du RIHA (Research Institutes in the History of Art) qui regroupe les instituts d’histoire de l’art sur le plan international.
C’est plutôt à l’intérieur même de la France que nous devons fournir un effort supplémentaire : on nous reproche régulièrement d’être un institut trop parisien. C’est un reproche quelque peu injuste puisque l’INHA est lié à la bibliothèque Doucet, laquelle, en raison des conditions du don de Doucet, ne peut être délocalisée à l’extérieur de Paris. Et nous faisons le maximum pour travailler en collaboration avec les différentes régions, qu’il s’agisse de programmes de recherche comme l’inventaire des archives du Festival d’Aix ou celui des vidéodisques du capcMusée d’art contemporain de Bordeaux, ou de contribution à des expositions : ainsi « Roger Marx », présentée l’été dernier au Musée des beaux-arts de Nancy (1). L’idéal étant pour nous de monter des projets associant un musée, une université et l’INHA. Le recrutement des chargés d’étude est une autre façon d’établir des liens avec les régions, même s’il faut reconnaître que souvent, lorsque les étudiants atteignent le niveau du doctorat, ils viennent à Paris et sont donc présentés par les écoles doctorales parisiennes. Cela dit, je pense qu’il est indispensable de renforcer ces liens et je compte bien, dans les mois qui viennent, prendre contact avec les universités et musées en régions pour lancer ou relancer des projets communs.

Est-il possible selon vous de développer un mécénat en faveur de la recherche en histoire de l’art ?
Oui, bien sûr ! Nous bénéficions déjà de l’appui de plusieurs institutions telles que la Fondation de France, grâce à laquelle nous avons la possibilité d’inviter des chercheurs étrangers. Mais nous devons développer ce type de mécénat ciblé vers l’aide à la recherche et la création de bourses. Le problème de notre institution, c’est le manque réel de personnel spécialisé… Jusqu’à la semaine dernière, nous n’avions personne pour la communication ! L’équipe de la direction est elle-même très restreinte. Or la recherche de mécénat demande de la ténacité. Comme Alain Schnapp, je dispose de trop peu de temps.

Selon vous, quel rôle pourrait jouer l’INHA dans les années à venir pour pallier les manques cruels de reconnaissance et de moyens dont souffre l’histoire de l’art en France ?
Le but de l’INHA – et cela figure dans le décret de création –, c’est d’être une institution au service de la recherche en histoire de l’art. Des laboratoires du CNRS ou des équipes de musées font de la recherche. Nous sommes ici pour leur venir en aide et non pour nous substituer à eux. Il existe une multitude de manières d’intervenir même si, bien souvent, notre action repose sur un travail d’inventaire. À titre d’exemple, l’INHA a fourni un gros effort en ce qui concerne les archives d’artistes ou d’acteurs du monde de l’art, pour le XXe siècle en particulier. Une autre équipe travaille au catalogue des tableaux italiens conservés dans les collections publiques françaises : ce programme a déjà donné lieu à une exposition à Bordeaux et à Caen, « Splendeurs de Venise » (2), et devrait aboutir à une publication sur papier ainsi qu’à une nouvelle base de données. Les outils informatiques permettent en effet d’aborder la recherche de manière totalement différente. Mais nous sommes une institution jeune, et il faut nous donner le temps de faire aboutir nos premiers travaux. Nous sommes en train de mettre en place une base multimédia qui devrait permettre aux chercheurs extérieurs d’accéder à nos bases de données, toujours dans l’idée de venir en aide à la communauté scientifique. Notre toute nouvelle revue, Perspective, a ainsi pour objectif d’informer celle-ci de l’actualité de la recherche en histoire de l’art.

Le clivage entre le monde universitaire et celui des musées ne représente-t-il pas un frein au bon fonctionnement de la discipline en France ?
Cette opposition universités/musées est en train de s’atténuer, et il y a de plus en plus de projets qui reposent sur une bonne collaboration entre les uns et les autres. L’exposition Hogarth au Musée du Louvre (3) en est un bon exemple, le commissariat étant assuré conjointement par un conservateur et un universitaire.
Je suis convaincue que le rapprochement entre ces deux milieux peut être extrêmement fructueux. L’INHA constitue un excellent terrain de rencontre, car nous recrutons à la fois des universitaires et des conservateurs. Si les chargés d’étude viennent quasiment toujours de l’université, nos « pensionnaires » sont, en principe, pour moitié des universitaires, pour moitié des conservateurs. Mais il est plus difficile de faire venir des conservateurs, qui, bien souvent, dans les grands établissements parisiens en particulier, disposent des ressources documentaires qu’ils ont besoin – à l’inverse des universitaires. Cependant, nous pouvons leur proposer une sorte de période sabbatique pendant laquelle, libérés des contraintes matérielles et administratives, il leur serait possible de se consacrer entièrement à un travail de recherche : c’est notre atout !

Quelles expositions ont retenu votre attention récemment ?
J’ai trouvé l’exposition « Desiderio Da Settignano » au Musée du Louvre [lire p. 9] magnifique. La présentation est exemplaire, et ce, malgré un espace difficile. La rigueur de la scénographie convient parfaitement à ce type de sculpture et le propos permet de comprendre au mieux le travail du marbre et des ateliers florentins. La manifestation sur le Portrait au Grand Palais (4) m’a beaucoup plu, mais, plus encore que par la démonstration, je dois l’avouer, par la beauté des pièces exposées et tout particulièrement par la place accordée à la sculpture !

(1) lire le JdA no 240, 23 juin 2006, p. 9.
(2) lire le JdA no 228, 6 janvier 2006, p. 10.
(3) lire le JdA no 246, 3 novembre 2006, p. 10.
(4) lire le JdA no 245, 20 octobre 2006, p. 9.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°247 du 17 novembre 2006, avec le titre suivant : Antoinette Le Normand-Romain, directrice générale de l’Institut national d’histoire de l’art

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