Vendredi 23 février 2018

Voyage au cœur de la villa de Néron à Rome

La réouverture partielle de la Domus Aurea permet de visiter 32 des 150 pièces

Le Journal des Arts

Le 9 juillet 2008

Redécouverte à la Renaissance après des siècles d’oubli, la mythique Domus Aurea construite pour Néron avait dû être interdite au public au début des années quatre-vingt. Sa réouverture partielle, le 24 juin, ne constitue qu’une étape dans sa mise en valeur, qui pourrait se poursuivre avec le déblaiement complet de la Villa.

ROME (de notre correspondant) - L’empereur Néron est présenté par les sources antiques comme un criminel qui, pendant l’incendie de Rome en 64 ap. J.-C., serait monté sur la tour de Mécène avec une lyre pour y chanter des vers sur la destruction de Troie. En réalité, l’empereur était à Antium et accourut aussitôt dans la capitale pour organiser les secours. L’incendie fit littéralement disparaître trois des quatorze quartiers de la Rome antique et en endommagea gravement sept autres. La “forma aedificiorum urbis nova” voulue par Néron pour la reconstruction de la ville dictait des règles précises de construction et une planification urbanistique rationnelle, conforme aux exigences de la capitale d’un empire aussi vaste. L’empereur décide alors de construire la Domus Aurea, une fastueuse résidence qui s’étendait du Palatin à la Velia, à l’Esquilin et au Celio. Suétone la décrit ainsi : “Elle était si vaste qu’il y avait à l’intérieur plusieurs milliers de portiques à triple ordre de colonnes, et un lac semblable à une mer entouré de bâtiments qui formaient presque une ville. Toujours à l’intérieur, il y avait des prés, des champs, des vignes, des pâturages et plusieurs bois, ainsi qu’une multitude d’animaux domestiques et sauvages de toutes sortes”. Suétone évoque encore d’étonnants dispositifs techniques, des plafonds à caissons en ivoire mobiles et perforés de façon à pouvoir répandre fleurs et parfums, des salles de bains d’eau de mer et du Tibre, et la célèbre coenatio rotunda (salle à manger ronde) à voûte mobile, en continuelle rotation sur elle-même. Au cœur de cette architecture symbolique, Néron trône en seigneur de l’univers.

Lorsque la mort met un terme à son règne tourmenté, en 68, les travaux déjà bien avancés sont interrompus dans la Domus Aurea et, après divers aléas, son étendue est considérablement réduite par Vespasien, qui voulait restituer aux habitants une grande partie des terrains occupés. Sur le lac asséché s’élève l’amphithéâtre Flavien, c’est-à-dire le Colisée. Plus tard, la construction de thermes grandioses sur les vestiges du palais de Néron, engagée par Domitien et achevée par Trajan, fait disparaître totalement les étages supérieurs, tandis que le rez-de-chaussée est comblé de manière à bâtir les fondations du complexe thermal.

Redécouverte à la Renaissance
Après des siècles d’oubli, la Domus Aurea est redécouverte par hasard vers 1480, en pleine Renaissance, alors que la passion de l’antique bat son plein. Des signatures gravées ou écrites au noir de fumée sur les voûtes attestent du passage de nombreux artistes, comme Domenico Ghirlandaio, Pinturicchio, Giovanni da Udine et bien d’autres. Reprenant les inventions picturales romaines, ils ont popularisé les “grotesques”, motifs dominants dans toute la décoration du XVIe siècle. Lorsque des fouilles plus systématiques commencent, en 1683, d’autres fresques sont mises au jour et aussitôt reproduites et publiées.

Fermée au début des années quatre-vingt pour des raisons de sécurité, la Domus Aurea a été rouverte au public le 24 juin. Le bref parcours de visite ne permettra que d’entrevoir la somptuosité de l’ouvrage. Le palais, dont les sources indiquent qu’il fut conçu par les architectes Severus et Celere et décoré par le peintre Fabulus, se distinguait par la luminosité et la légèreté de sa structure. Lorsque Trajan décida de construire les thermes au-dessus, il ferma toutes les ouvertures, sectionna et couvrit de murs et de voûtes tous les espaces ouverts, et remblaya le tout, transformant la Domus en un immense soubassement. De nos jours, l’impression est donc bien différente, sans l’air ni la lumière naturelle, et sans les splendides revêtements en marbre, les sculptures et les décorations mobiles qui, déjà dans l’Antiquité, avaient été enlevés et réutilisés. Il n’en reste que la puissante structure murale et quelques mosaïques, fresques et stucs.

La décoration picturale de la Domus, rattachée au quatrième style pompéien, est d’une qualité très différente suivant les pièces. Pline racontait que Fabulus peignait toujours en toge, à peine quelques heures par jour, et avec une grande solennité. Il ajoute que, n’ayant plus grand chose d’autre en dehors la villa, la Domus Aurea fut pour lui comme une prison. Il est néanmoins probable que plus d’une entreprise travaillait à ce gigantesque chantier. Illuminés de tons jaunes, rouges et bleus, les murs étaient compartimentés par d’élégantes architectures factices avec des insertions de stucs, tombés la plupart du temps, mais dont l’empreinte reste bien lisible. Dans les encadrements, parmi les décorations florales et de grotesques, les lions ailés, les sphinx et les masques, on aperçoit encore des scènes mythologiques et des paysages, des vues de villes et des natures mortes. Les sols et les revêtements des murs, tous en marbre, ont été perdus.

32 pièces sur 150
L’accès au parcours de 220 mètres qui traverse 32 des 150 pièces connues, se fera de l’arcade n° XVIII de l’enceinte des Thermes de Trajan adossée à la façade du palais. À l’intérieur, on traverse à peine l’aile occidentale qui se développe autour d’une grande cour rectangulaire, découpée et enterrée par Trajan. Après les premières salles où sont visibles le plan correspondant aux structures datant de la République tardive et plus loin quelques norrea (entrepôts), peut-être de l’époque de Claude, on arrive au nymphée, précédé d’un grand vestibule. Le nymphée était revêtu de marbre, et la voûte était traitée en fausse grotte, avec des fragments de pierres poreuses colorées et des médaillons en mosaïque de pâte de verre, dont celui du centre, avec la scène d’Ulysse et Polyphème, est bien conservé. Les petites salles suivantes constituent un nœud de circulation important entre la partie occidentale du palais et sa partie orientale, dont l’architecture est d’un style légèrement différent. Cette deuxième aile se développe autour de deux grandes cours pentagonales ouvertes sur la façade – on entrevoit à peine la seconde –, séparées par un avant-corps tourné sur la célèbre salle en octogone.

La salle à la voûte dorée est la pièce principale de la façade sur la première cour. La grande voûte, aujourd’hui très incomplète, était couverte de peintures et de stucs, avec les encadrements et scènes figurées que nous connaissons par les reproductions de Francisco de Ollanda, au XVIe siècle . Après les murs peints à fresque du cryptoportique, se devinent encore les restes de la décoration de la façade fermée et protégée par l’un des sept murs de Trajan. Précédant et suivant l’ensemble de la salle en octogone, deux salles à absides avec des peintures d’un très haut niveau sont encore bien conservées. Enfin, la salle en octogone, sûrement l’une des plus importantes de tout l’ensemble, possède un déambulatoire sur son périmètre extérieur et un cercle de pièces radiales, dont un nymphée dans l’axe de la façade. La voûte, ouverte au centre par un large oculus, n’a pas gardé trace de décoration, mais juste les empreintes des planches de la charpente, laissant place à l’hypothèse d’un double plafond pivotant pour la mystérieuse coenatio rotunda.

10 000 m2 restent à fouiller
C’est une fois de plus le ministre Walter Veltroni qui a débloqué la situation de la Domus Aurea et a travaillé à sa réouverture. Grâce aux financements pour le Jubilé, 2 milliards de lires (7 millions de francs) se sont ajoutés au 1,8 milliard apporté par la Loterie. Les interventions se poursuivront après la réouverture, avec l’élimination progressive des remblais de Trajan et la fouille de ce qui reste de l’étage supérieur du palais, à savoir 10 000 m2. À terme, les jardins de la colline Oppienne, incompatibles avec un monument d’une telle envergure, seront sans doute supprimés : trois mètres de terre sur la Domus Aurea, des installations d’irrigation, des arbres de haute futaie... Il est aussi prévu de reconstituer l’ensemble des Thermes de Trajan aujourd’hui fragmenté, y compris par des rue asphaltées. L’objectif est de réaliser avec la Surintendance municipale une zone archéologique, encore en discussion.

A lire

Domus Aurea, les fresques du palais néronien à travers un album gouaché du Louvre, Franco Maria Ricci, 136 P, 700 F. ISBN 88-216-2623-7

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°86 du 2 juillet 1999, avec le titre suivant : Voyage au cœur de la villa de Néron à Rome

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