Vendredi 30 octobre 2020

Musée

Exportation

Vente du savoir-faire muséal : une offre émiettée

Malgré une volonté politique régulièrement affichée, les musées français avancent en ordre dispersé dans la vente de leur expertise à l’étranger.

La vente du savoir-faire muséal français est une question politique récurrente depuis plus de dix ans : en dehors des ressources touristiques que représentent en France nos collections et nos musées, comment pourrait-on valoriser, à l’étranger, notre inestimable expérience commune ? La création de l’Agence France-Muséums en 2007, dans la perspective de la construction du Louvre-Abou Dhabi, marque une date charnière à cet égard. En mutualisant pour la première fois l’accès aux collections et savoir-faire des grands musées français, sous la houlette directe de l’État, l’agence constitue une « invention culturelle et juridique, […] un accord hors norme » (1). Renaud Donnedieu de Vabres, alors ministre de la Culture, annonce dans son discours du 16 janvier 2007 la volonté d’encadrer cette exportation : « Je souhaite disposer d’un panorama des activités internationales des musées de France […] afin de savoir qui fait quoi, quels sont les pays qui demandent des coopérations et quels sont les musées qui cherchent à développer leur influence. »

Aujourd’hui, l’Agence France-Muséums se consacre exclusivement au Louvre-Abou Dhabi. Mais, en dehors de l’Émirat, Les initiatives individuelles ne sont pas agrégées. Côté privé (lire page 11), seul Lordculture et sa spécialisation en programmation, architecturale et muséographique, affiche une activité internationale réelle (Venise, Tallinn [Estonie], Budapest, Moscou). Sur le versant institutionnel, le paysage est plus fourni. Par exemple, l’ouverture prochaine d’une antenne provisoire du Centre Pompidou à Malaga, en Espagne (lire le JdA no 419, 19 septembre 2014). Alain Seban déclarait ainsi au journal Le Monde en septembre : « notre notoriété, c’est notre collection, notre expertise, avec la possibilité d’un transfert de savoir-faire » ? Ce transfert de compétences fait aussi partie des conventions de prêts « augmentées », signées à l’étranger par des institutions comme le Musée d’Orsay ou le Musée Picasso. Lorsque Guy Cogeval, en 2012 et 2013, envoie au Brésil l’exposition « L’impressionnisme, Paris et la modernité. Chefs-d’œuvre du Musée d’Orsay », ce sont 80 pièces de grande valeur qui voyagent. Mais l’accord traduit aussi un partenariat muséographique conclu avec une institution (le Centre Culturel Banco do Brasil, São Paulo et à Rio de Janeiro), un travail scénographique réalisé avec un opérateur d’exposition (Expomus), et une relation scientifique entretenue entre une conservatrice venue d’Orsay et les commissaires brésiliens. Si l’opération ne cache pas ses objectifs économiques, elle n’en est pas moins une valorisation à l’étranger du savoir-faire muséal français.

Lors de la fusion entre la Réunion des musées nationaux et le Grand Palais, début 2011, le projet porté par Jean-Paul Cluzel, qui prend la présidence de l’établissement public, incluait le développement des activités concurrentielles portées par la nouvelle « RMN-GP ». Parmi celles-ci, la vente de prestations d’ingénierie culturelle semblait légitime, associant l’expérience d’un lieu multifonctions exceptionnel et du plus grand réseau de musées français. Le président de la RMN-GP siège d’ailleurs au conseil d’administration de l’Agence France-Muséums. Mais la commercialisation d’une offre en ingénierie muséale est finalement restée dans les cartons.

L’exemple du Louvre
C’est au Louvre que l’on semble trouver une démarche méthodique et globale dans la commercialisation d’une offre. Le musée témoigne, c’est logique, de la plus longue tradition de coopération internationale. Ces dernières années, les échanges scientifiques furent riches avec le Musée national du Bardo (Tunis) ou les musées de Damas (avant que la guerre ne vienne tout interrompre). Les accords signés comportaient notamment d’ambitieux volets en transferts de compétences (lire le JdA no 345, 15 avril 2011). Or, le Louvre a annoncé pour cette année la création d’une entité, « Louvre Conseil », sous l’égide de laquelle la plupart des projets de coopération devraient désormais prendre place. Louvre Conseil devrait fonctionner sous la forme d’une agence d’ingénierie muséale, et puiser son offre dans les ressources scientifiques des différents départements du musée.

Dans l’exigence actuelle de développement des ressources propres, on pouvait attendre que soit plus clairement assumée une forme de commercialisation, dans un domaine qui a toujours vu les « coopérations » s’exercer – non sans contrepartie, certes, mais souvent indirecte ou matérielle – dans un esprit universaliste, au nom de la recherche scientifique. Reste à savoir comment la nouvelle entité encadrera les différentes collaborations, et sur quel terrain elle en développera de nouvelles.

Le Louvre d’Abou Dhabi est presque terminé. Il revient désormais au ministère de fixer un cap : soit l’Agence France-Muséums a vocation à agréger les expertises pour s’assumer en tant que figure de proue du savoir-faire muséal français, avec une autorité scientifique inégalable ; soit les musées devront développer leur positionnement à l’international, dans une logique concurrentielle, et modifier encore un peu plus la nature de leur mission scientifique.

Note

(1) Marie Cornu et Manlio Frigo, L’accord portant création du Louvre Abou Dhabi, Annuaire français de droit international, lV, CNRS Éditions, Paris, 2009.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°429 du 13 février 2015, avec le titre suivant : Vente du savoir-faire muséal : une offre émiettée

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