ASAC

Une histoire mouvementée

Par Estelle Bories · Le Journal des Arts

Le 21 juin 2016

La trajectoire tourmentée des archives de la Biennale de Venise illustre le rapport complexe que l’institution entretient avec sa propre histoire.

C'est en 1928, dans une salle du palais des Doges, que commence l’histoire des archives de la Biennale. Le poète et dramaturge Domenico Varagnolo s’engage le premier à constituer et préserver la mémoire des expositions, au sein d’un des bâtiments les plus emblématiques de Venise. Il s’agit non seulement de rassembler monographies, catalogues, coupures de presse, mais aussi de recueillir la correspondance établie entre le secrétariat général de la Biennale et les artistes sollicités. Les négatifs et tirages des œuvres exposées sont également collectés, inaugurant les prémices de la photothèque.

D’un palais à l’autre
En 1942, les archives sont transférées à Ca’ Giustinian, un palais gothique du XVe siècle proche de la place Saint-Marc qui accueille le siège de la Biennale depuis la fin de la Première Guerre mondiale. À partir de 1950, les archives sont dirigées par un universitaire, Umbro Apollonio, qui assure une activité éditoriale importante. L’historien et homme politique Wladimiro Dorigo lui succède en 1973 et impulse un important travail de catalogage. Il lance aussi une publication ambitieuse, un Annuaire qui recense les événements de l’année écoulée. Trois ans plus tard, face aux problèmes de sécurité et de fonctionnalité des locaux de Ca’ Giustinian, la Biennale décide de transférer ses archives dans le somptueux palais Ca’ Corner della Regina, situé en amont sur le Grand Canal. Malheureusement, des difficultés économiques finissent par l’emporter sur les efforts de modernisation et Wladimiro Dorigo démissionne en 1983.

Heures et malheurs
Bien que les années 1980 demeurent une période faste pour les chercheurs qui continuent à se rendre dans ce lieu unique, elles marquent le début du désengagement de la Biennale pour ses propres archives. La bibliothèque cesse peu à peu de s’enrichir, des lacunes apparaissent, tandis que les conditions de conservation au sein du palais démontrent rapidement leurs limites. Les archives historiques sont la proie de l’humidité, de la poussière, voire de quelques souris gourmandes de culture ou d’usagers peu scrupuleux. En 1997, elles ferment au public. De lourds travaux sont engagés, mais ne seront jamais menés à terme. Malgré la nomination, un an plus tard, de Gianfranco Pontel, puis de Giuliano da Empoli en 2002, tous deux proches des milieux politiques, la situation demeure critique et le transfert des archives semble inéluctable. De facto, en 2011, la Fondation Prada ouvre ses portes suite à l’acquisition de Ca’ Corner auprès de la municipalité. Entre-temps, en 2007, un site de l’Asac (Archivio Storico delle Arti Contemporanee) a été inauguré à Porto Marghera, sur le continent, au sein du parc technologique Vega, dédié au sciences. Après bien des vicissitudes, la situation semble à présent normalisée. Ainsi, 120 ans après sa création, comment la Biennale se positionne-t-elle par rapport à ses archives ?

Un outil pour appréhender le futur
Debora Rossi est actuellement à la tête des archives. De formation juridique, elle a accompagné le changement de statut de la Biennale en fondation de droit privé en 2004. Revendiquant son statut de modèle institutionnel, la Biennale affirme depuis lors ses responsabilités en matière de conservation et de valorisation de l’Asac. Cette position, portée par Debora Rossi, reflète en tout point celle de l’actuel président de la Biennale, Paolo Baratta.

Mais si les archives sont devenues un rouage essentiel du discours institutionnel, qu’en est-il réellement de leur visibilité lors des manifestations ? La présidence encourage les directeurs artistiques des biennales d’art et d’architecture à s’appuyer sur la singularité de l’histoire de l’institution afin de concevoir leurs expositions. Cette sollicitation n’aboutit pas toujours à un résultat à la mesure des attentes. En 2015, Okwui Enwezor, qui dirigeait la Biennale d’art, a par exemple convoqué la manifestation de 1974 qui dénonçait la dictature au Chili, mais seule une photographie emblématique issue de l’Asac illustrait l’importance de cette opposition culturelle à la prise de pouvoir par Pinochet.

L’Asac a pourtant gravé une mémoire artistique pareille à « un télescope permettant de mieux percevoir le futur », pour reprendre l’expression du président Baratta, qui n’attend que d’être réveillée.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°460 du 24 juin 2016, avec le titre suivant : Une histoire mouvementée

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