Angkor à nouveau à une date charnière de son histoire

Un « projet culturel » pour Angkor

Le gouvernement cambodgien doit prendre des décisions d’une extrême importance au sujet des monuments d’Angkor. Christian Dupavillon, chargé d’une mission de coordination de l’aide française, plaide pour un \"projet culturel\", tout en dressant un état des lieux.

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 28 juin 2010

Angkor est à un moment décisif de son histoire. La paix enfin revenue au Cambodge permet de rouvrir l’accès au site, vestige unique des capitales royales khmères bâties du IXe au XIIIe siècles. Mais des inquiétudes surgissent déjà. Comment le Cambodge, où tout ou presque est à reconstruire et qui a un besoin évident de devises, saura-t-il résister à l’attrait financier d’une vague déferlante de touristes mettant à mal la conservation du site ? Une étude envisage un million de visiteurs par an, contre 40 000 actuellement. Christian Dupavillon, ancien directeur du Patrimoine, vient d’être chargé par le gouvernement d’une mission de coordination de l’aide française sur le site d’Angkor. Il se veut plutôt rassurant. A son retour du Cam­bodge, dans un entretien accordé au Jour­nal des Arts, il plaide pour « un projet culturel qui, non seulement permettrait de sauver Angkor, mais lui redonnerait toute sa dimension historique et spirituelle ».

Le Journal des Arts : On s’inquiète beaucoup d’un afflux massif de touristes dans les années à venir à Angkor, afflux qui, non seulement mettrait en danger la conservation du site, mais ferait disparaître toute la magie offerte aujourd’hui au visiteur individuel.
Christian Dupavillon : Angkor est à nouveau à une date charnière de son histoire, comme le palais du Louvre l’était en 1793 lorsque la Grande Galerie s’ouvrait au public, ou le château de Versailles en 1837 lorsque Louis-Philippe le sauvait de la destruction en en faisant le musée de l’Histoire de France. Le gouvernement cambodgien doit prendre des mesures décisives pour l’avenir des monuments d’Angkor. Elles concernent d’abord les restaurations, ensuite la zone de protection du parc, l’aménagement du site de Siem Reap – c’est la Ville d’Angkor – l’extension de cette ville, la nature des équipements touristiques, les transports, etc. Il est confronté à un dilemme. Le pays a besoin de devises et celles des touristes sont indispensables. Néanmoins, accueillir demain 300 000 à 400 000 visiteurs en une année serait un bouleversement dévastateur autant pour les monuments que pour la population.

Je dois dire que les Cambodgiens, soumis à des pressions économiques internationales très fortes, sont très conscients de l’enjeu. C’est une chance. Il faut les y aider. Le dossier d’Angkor a été confié par le Premier ministre à M. Vann Molyvann, ministre d’État, architecte de formation, qui fait autorité.
Angkor, c’est l’histoire du Cambodge du IXe au XIIIe siècle. Tout le Cambodge, qu’il soit religieux, politique, est passé par Angkor. Le site embrasse un ensemble de monuments à une échelle inconnue par ailleurs dans le monde. Mais si vous vous rendez aujourd’hui à Angkor, beaucoup de monuments sont si difficiles d’accès que vous n’aurez qu’une vue partielle de cette ancienne capitale du Cambodge et que vous perdrez beaucoup de cette magie qu’avait Angkor.

D’autre part, Angkor est devenu avec le temps une suite d’édifices aussi remarquables les uns que les autres, mais très obscurs. Comme si vous visitiez une cathédrale désaffectée sans qu’on vous en explique son usage. Il faut donc que le gouvernement cambodgien établisse un projet culturel, non seulement pour lui redonner toute sa dimension historique et spirituelle, mais aussi pour lui permettre de ne pas être un monument touristique ordinaire. Il faut que le visiteur – étranger mais également cambodgien – comprenne le sens de ces édifices, que ce soit à travers le brahmanisme, le bouddhisme ou la royauté Khmère. C’est aux Cambodgiens de travailler ce projet. Un groupe de travail devrait être constitué dans ce but et se réunir prochainement. C’est nouveau. Je crois qu’ainsi, dans deux à trois ans, le visiteur pourra mieux comprendre Angkor et qu’un tel projet ne pourra que préserver ce site de sa dépravation.

Le JdA : Vous avez été chargé en décembre par les ministères français des Affaires Étrangères et de la Culture d’une mission de coor­dination de l’aide française au Cambodge, et spécialement sur le site d’Angkor. Où en est votre mission, comment va-t-elle contribuer à la réalisation de ce projet culturel ?
Christian Dupavillon : La France, dès la fin du XIXe siècle, joue un rôle primordial à Angkor avec la présence de l’École française d’Extrême-Orient (EFEO). Elle jouit donc d’un prestige exceptionnel grâce à tous les hommes qui y ont consacré leur vie : Charles Carpeaux, Henri Dufour, Henri Marchal, Henri Parmentier, Maurice Glaize, Georges Groslier et son fils Bernard, Jacques Dumarcay aujourd’hui. Il s’agit donc de poursuivre ces actions en les adaptant à la situation actuelle du Cambodge.

Ainsi, l’EFEO poursuit ses travaux de sauvegarde et de restauration – le ministère des affaires étrangères aide actuellement l’EFEO à restaurer la terrasse du Roi Lépreux – ainsi que ses recherches sur Angkor, son histoire et son site. Cette connaissance scientifique est insuffisante, qu’il s’agisse de la ville, de l’habitat, des modes de vie, des savoir-faire, etc. Nous allons créer, chaque année, avec le concours du Japon et de l’Unesco, un chantier-école, doublé d’un colloque international dont les actes seront publiés. Le premier aura probablement lieu en janvier-février 1995. C’est important. Autrefois, Angkor jouait un rôle primordial pour la recherche et la restauration dans toute l’Asie. Angkor doit redevenir cette plaque tournante.

Par ailleurs, la France, avec le concours du ministère de la Culture et de la Francophonie, va jouer un rôle dans la conservation et dans la formation. Dans les prochaines semaines, nous allons remettre sur pied la conservation d’Angkor, créée il y a des dizaines d’années et décimée aujourd’hui.
Pour la formation, nous proposons un établissement public à partir de l’université des Beaux-Arts de Phnom Penh. Il faut former des archéologues, des architectes, des historiens cambodgiens, susceptibles de prendre en charge aussi bien la maîtrise d’œuvre que la maîtrise d’ouvrage du site d’Angkor comme celles d’autres sites.

Malheureusement, beaucoup des Cambodgiens compétents en la matière ont disparu durant les événements des vingt dernières années. Il manque une génération, c’est terrible. C’est en fait la principale difficulté. Il faudra cinq années pour former des agents et faire fonctionner ce service de la conservation.

Par ailleurs, nous proposons un établissement public chargé de l’aménagement touristique pour la ville de Siem Reap, que ce soit pour les équipements d’accueil, l’hôtellerie ou les transports. De plus, nous avons travaillé avec l’Atelier parisien d’urbanisme à une nouvelle législation pour Phnom Penh, qui devra servir pour Siem Reap. Dans l’ensemble, la France devrait consacrer à Angkor plus de 23 millions de francs, ce qui est considérable.

Le JdA : Quels pays et quelles entreprises se montrent particulièrement intéressés à investir à Siem Reap ?
Christian Dupavillon : Le Cambodge subit une pression particulièrement forte de la part de la Thaïlande, toute proche, mais tout le monde est intéressé. Il y a actuellement 27 propositions internationales d’équipements hôteliers pour Siem Reap. Le gouvernement Cambodgien n’a pas encore décidé. Il veut d’abord rédiger un cahier des charges stipulant les implantations possibles, le type d’hôtels, les systèmes de transport, etc.

La loi, mise au point par l’Atelier parisien d’urbanisme et la direction du Patrimoine, intègre autant l’aménagement de la ville que la protection du patrimoine. Un article est même consacré à la protection des fouilles archéologiques sur un chantier. Cette loi est donc primordiale pour l’aménagement de la ville de Siem Reap.

De son côté, l’Unesco a proposé un plan d’aménagement du site, définissant des zones de protection, d’équipements hôteliers, etc. Le plan, après un long travail de réflexion, a été accepté par le gouvernement du Cambodge. Par ailleurs, la Caisse française de développement (ministères français des Finances et de la Coopération) travaille à la remise en état du système hydraulique, de l’électricité, du téléphone comme de l’accueil du tourisme, à partir de quoi la construction d’hôtels est envisageable. Là encore, il faut harmoniser les actions.

Le JdA : La mise en valeur d’Angkor est marquée également par l’entrée en scène du Japon, puissance économique voulant être reconnue sur le plan diplomatique, et désormais sur le plan culturel.
Christian Dupavillon : La France et le Japon ont créé en octobre 1993 à Tokyo, en présence des représentants de très nombreux pays, un comité de coordination pour la sauvegarde et le développement du site d’Angkor, sous la présidence du roi du Cambodge. L’Unesco en assure le secrétariat. La première séance de ce comité a eu lieu à Phnom Penh en décembre 1993, tandis qu’un comité technique restreint se réunit trois fois par an pour étudier les différents dossiers techniques et financiers. Le premier a lieu au mois de mars.

Cette coordination est indispensable. Elle est une manière de remettre de l’ordre. Tous les pays qui se proposent d’intervenir le font par la voie de ce comité. Pour la première fois, un travail en commun se met en place, alors qu’auparavant, l’aide se faisait au moyen d’accord bilatéraux. Le Cambodge n’a pas les moyens administratifs de gérer autant d’aides internationales. Il y a eu des problèmes de restauration. Ce comité de coordination devrait permettre d’éviter les erreurs, de trouver en même temps d’autres moyens.

Le JdA : Certains redoutent que le Japon, grâce à sa puissance économique et son avancée technologique, écarte la France, en dépit de son rôle historique. Ils craignent que le Japon profite au premier chef des retombées touristiques, comme la construction des hôtels, le marché des tour-opérators, celui des vidéocassettes… Ce risque existe-t-il, selon vous ?
Christian Dupavillon : Le Japon et la France travaillent en parfaite entente pour aider le Cambodge. Il ne devrait donc pas y avoir de risque de la part d’untel ou d’untel, si Angkor a un projet culturel, comme je l’ai dit, qui définit exactement ce que doit être cet ensemble monumental dans l’avenir. L’esprit d’Angkor devrait éviter, du moins je l’espère, toute déviation, qu’elle soit économique ou touristique.

Le JdA : Dans quel état se trouve le site d’Angkor ?
Christian Dupavillon : En fait, il n’a pas trop souffert, autant des années de guerre et d’abandon que du tourisme actuel. Le très mauvais état de la route de Siem Reap à Bangkok l’a protégé du tourisme venu de Thaïlande. À ce sujet, c’est une chance, le gouvernement du Cambodge a décidé que le tourisme international devait obligatoirement faire étape à Phnom Penh. Ce "crochet" est très important. Outre qu’il rapporte des devises et qu’il permet de contrôler les flux, il interdit une visite d’Angkor sous la forme d’aller-retour en une journée depuis la Thaïlande.

Le JdA : Et les pillages ?
Christian Dupavillon : Je crois que le pillage ralentit à Angkor, peut-être pas ailleurs. Tous ceux qui visitent les monuments constatent les têtes arrachées au ciseau. La pierre est encore à vif. Cela est fait sauvagement. C’est un drame. La proximité de la frontière a incontestablement favorisé ce pillage. Un espoir : la Thaïlande ne veut plus être officiellement la plate-forme du trafic d’œuvres d’art. Elle a arrêté récemment les transporteurs d’une vingtaine de ces œuvres pillées qu’elle propose de rendre au gouvernement du Cambodge, dès qu’un texte officiel l’autorisera...
Par ailleurs, il faut informer et sensibiliser tous ceux qui, de près et de loin, touchent aux circuits de ces œuvres d’art à travers le monde. Le Conseil international des musées a publié un catalogue des cent objets disparus à Angkor. Enfin, le ministère des Affaires étrangères et celui de l’Intérieur travaillent à la mise en place d’une police pour Angkor.

Le JdA : La végétation non contrôlée n’a t-elle pas trop attaqué le site ?
Christian Dupavillon : Les monuments sont au cœur d’une forêt. La végétation est présente depuis des siècles. Certains disent que les racines du banian attaquent, d’autres qu’elles tiennent les pierres et consolident les monuments. L’EFEO procède à une analyse cas par cas pour les monuments dont elle a la charge. Il faut non pas couper les arbres, mais les déraciner, ce qui est un travail délicat qui ne peut être entrepris n’importe comment. Les Cambod­giens souhaitent conserver deux ou trois monuments dans le décor de ces végétations sauvages, comme l’étaient nos ruines du XIXe siècle.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°1 du 1 mars 1994, avec le titre suivant : Un « projet culturel » pour Angkor

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