Dimanche 24 janvier 2021

Musées

Un monde à deux vitesses

Prêt d’œuvres

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 15 février 2011 - 726 mots

Le « Livre blanc » des musées dresse un constat préoccupant sur la réalité de la majorité des institutions françaises.

PARIS - Le plateau s’annonçait copieux, avec un bel échantillon de représentants du ministère de la Culture et du monde des musées. Le débat a finalement manqué de saveur. Seul un protagoniste a su réveiller l’auditoire, réuni le 4 février dans la grande salle du Conseil économique, social et environnemental, à Paris, pour la présentation du Livre blanc des musées de France, rédigé par l’Association générale des conservateurs des collections publiques de France (AGCCPF). L’ancien directeur des Musées de France, qui pilote aujourd’hui la commission de récolement des dépôts d’œuvres d’art, Jacques Sallois, a ainsi exhorté les quelques conservateurs présents dans la salle à prendre leurs responsabilités.
« Vous avez vécu trop longtemps cachés, il faut aussi savoir s’affronter », a-t-il tonné. Il a également tenu à affirmer sa position sur deux sujets : les dépôts d’œuvre et l’inaliénabilité des collections. « Il y a rarement eu une politique de dépôt cohérente, on ne peut plus rester dans cette situation », a insisté l’ancien directeur de cabinet de Jack Lang Rue de Valois, en réponse à l’un des constats du Livre blanc déplorant la mise entre parenthèses des politiques de dépôts de certains grands musées au profit de locations payantes.  Ton sentencieux Mais c’est surtout sur le sujet de l’inaliénabilité que son ton s’est fait plus sentencieux, suscitant des applaudissements de la salle. « Faites attention à la manière dont on engage le débat car, aujourd’hui, les temps ne sont plus à la protection de l’inaliénabilité. Soyons clairs, les textes ne suffisent pas, a déploré l’initiateur de la loi « Musées ». Il suffit de parler de dépôt et l’affaire est jouée. Soyez lucides, seule une mobilisation de l’administration et des conservateurs pourra permettre de protéger les collections. Vous me trouverez toujours à vos côtés », a déclaré Jacques Sallois, dans une allusion non voilée à la récente affaire des manuscrits coréens que la Bibliothèque nationale de France a été sommée de rendre, sur décision politique, à la Corée du Sud.

Christophe Vital, principal rédacteur du texte, n’a pu qu’acquiescer. « Nous avons été silencieux, il faut aussi savoir prendre le temps de cette vie associative. » De fait, les bancs de l’auditoire affichaient peu de conservateurs « vedettes » des grands musées parisiens.  Conservateurs en danger Car c’est bien de cela qu’il est aussi question dans ce Livre blanc des musées : d’un diagnostic sévère sur un monde des musées qui vit aujourd’hui à deux vitesses, dans une réalité bien éloignée de celle des grands musées parisiens, qui captent l’essentiel de l’attention mais aussi des moyens financiers. Si ce panorama des musées constate avec satisfaction l’accroissement fulgurant des établissements depuis les années 1970, en nombre et en fréquentation, il souligne aussi que 73 % d’entre eux accueillent moins de 30 000 visiteurs par an et que 60 % fonctionnent avec moins de quatre agents. D’où un risque réel de fracture entre grands et petits, à l’heure où les statistiques ne s’attardent que sur les records. Christophe Vital y dénonce également une « logique libérale excessive qui tendrait à faire perdre aux musées leur vocation de service publique » et réduit les musées à un « rôle d’opérateurs de diffusion culturelle » et de « prestataires d’événements ». La publication insiste également sur la menace qui pèse sur le métier de conservateur, corps modeste de quelque 1 000 fonctionnaires dont la moitié va bientôt partir en retraite, alors que ses effectifs sont en diminution constante. 306 postes de conservateurs de la fonction publique territoriale auraient ainsi disparu entre 2001 et 2008.

L’alerte est donc donnée sur la gestion prévisionnelle des emplois : « 490 conservateurs seront partis en retraite d’ici dix ans, alors que seuls 15 conservateurs de la spécialité « musées » sortent tous les ans de l’Institut national du patrimoine », note Christophe Vital. Les représentants du ministère de la Culture, invités à cette présentation, se sont contentés de repartir avec la publication sous le bras, sans énoncer de propos rassurant. À peine a-t-on appris que la commission scientifique nationale des collections, amenée à se prononcer sur les cas de déclassement d’œuvres et prévue par la loi sur les têtes maories du 18 mai 2010, devrait être – enfin ! – nommée en avril.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°341 du 18 février 2011, avec le titre suivant : Un monde à deux vitesses

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