Mercredi 1 décembre 2021

Bande dessinée

Töpffer, celui par qui la BD vit le jour en Suisse

Début décembre, la Ville de Genève décerne le prix Töpffer de la bande dessinée à un auteur francophone. L’occasion pour faire connaissance avec Rodolphe Töpffer, inventeur et « saint patron du neuvième art », selon Art Spiegelman.

« C’est vraiment trop drôle ! C’est étincelant de verve et d’esprit ! Quelques-unes de ces pages sont incomparables. S’il choisissait, à l’avenir, un sujet un peu moins frivole et devenait encore plus concis, il ferait des choses qui dépasseraient l’imagination. » C’est le grand Goethe lui-même qui écrit ces lignes à la découverte, en 1831, des « histoires en estampes ». Celles-ci sont signées de la main d’un créateur encore inconnu : Rodolphe Töpffer.

Renoncer à la peinture

La vie de Töpffer commence par une destinée contrariée. Rodolphe naît en 1799 à Genève dans une famille d’artistes : son père s’appelle Wolfgang Adam (1766-1847), peintre de genre et de paysage réputé et d’origine allemande, caricaturiste à ses heures. Très tôt, il rêve de suivre les pas de ce père adulé, qui l’emmène peindre et dessiner sur le motif dans la campagne environnante. Dans une lettre au critique parisien Sainte-Beuve datée de 1840, il confie : « Si j’ai appris de bonne heure à goûter le beau et à aimer le bien, je dois cet avantage aux exemples et aux entretiens avec mon père. » Le diagnostic d’une maladie affectant sa vue en 1819, posé alors qu’il n’a que vingt ans lors d’un séjour à Paris, donne un brutal coup d’arrêt à ces ambitions. Pourtant, loin de capituler devant la maladie, le jeune Genevois s’ouvre à la littérature. Après des études de lettres à l’université de sa ville natale, il poursuit une carrière littéraire avec un certain succès sous les auspices des critiques Xavier de Maistre et Sainte-Beuve, publiant notamment Le Presbytère (1839) ou ses Nouvelles genevoises (1841). Mais surtout, s’il doit renoncer à la peinture, pas question d’abandonner le dessin.

Grâce à la dot de son épouse Anne-Françoise, avec laquelle il s’est lié en 1823 et fonde une famille de quatre enfants, Töpffer ouvre un pensionnat à Genève. Entre 1825 et 1842, le directeur-pédagogue entreprend vingt-six voyages en compagnie de ses élèves dans les Alpes suisses, en Savoie ou en Italie. Malgré ses troubles oculaires chroniques, qu’il nomme de façon imagée « grenouilles » ou « filoches », Töpffer pratique assidûment le dessin de voyage à la plume, au lavis ou à l’encre de Chine, ses techniques de prédilection. Le trait rapide et nerveux renseigne autant sur sa maîtrise technique que sur sa mauvaise vue qui le presse de finir au plus vite chaque dessin. À partir de 1832, il publie ses albums de voyage, notamment Voyage à Venise (1842) et Voyages en zigzag, ou excursions d’un pensionnat en vacances dans les cantons suisses et sur le revers italien des Alpes (1843-1844). « Nos pensionnats ne sont pas des lycées : on y vit en famille », confie-t-il à l’un de ses correspondants épistolaires en 1840. «J’ai composé pour le divertissement de mes élèves une douzaine de comédies […], la relation illustrée et annuelle de chacune des excursions que j’ai faites avec eux dans nos cantons, aux Alpes. C’est aussi à leur grand plaisir que, durant les soirées d’hiver, j’ai composé et dessiné sous leurs yeux ces histoires folles, mêlées d’un grain de sérieux, qui étaient destinées à un succès que j’étais bien loin de prévoir. »

Premières histoires en estampes…

C’est donc pour ce public composé d’élèves que le directeur Töpffer imagine la première de ces « histoires folles », Histoire de Monsieur Vieux-Bois en 1827, bientôt suivie de six autres. Ces « histoires en estampes » sont considérées aujourd’hui comme les ancêtres de ce que l’on a, à partir de la Seconde Guerre mondiale, nommé la bande dessinée. « Longtemps, les historiens de la bande dessinée, mus par un souci de légitimation culturelle, se sont acharnés à lui trouver des antécédents prestigieux du côté des peintures rupestres ou de la tapisserie de Bayeux. On ne saurait nier que le récit en images s’appuie sur une longue tradition historique. Mais pour la bande dessinée, la question des origines ne souffre plus guère de discussion : Rodolphe Töpffer en est bel et bien l’inventeur », note Thierry Groensteen, ancien directeur du Musée national de la bande dessinée d’Angoulême dans le catalogue de la première grande exposition organisée en 1996 à Genève à l’occasion du 150e anniversaire de la mort de l’artiste.

En 1833, encouragé par la réaction enthousiaste de ses premiers lecteurs, Goethe en particulier, Töpffer se décide à publier une première histoire en estampes, Monsieur Jabot. Suivront, les années suivantes, la création et l’édition de six autres histoires : Monsieur Crépin, Monsieur Pencil, Monsieur Cryptogame, Docteur Festus, Les Amours de Monsieur Vieux-Bois et Histoire d’Albert. Le brouillon d’une huitième histoire fut retrouvé, non achevé. Töpffer cultive l’art de la caricature, et admire, comme son père, le peintre anglais William Hogarth, « qui [l’]a initié à [se] plaire dans l’observation des hommes », comme il l’écrit lui-même. Légués à la ville de Genève en 1910 par sa fille Adèle et conservés dans les bibliothèques et au Musée d’art et d’histoire de la ville, ses carnets regorgent de croquis de physionomies pris sur le vif ou de saynètes sorties de son imagination. C’est ce talent de caricaturiste qu’il met à profit dans ces histoires en estampes, qui mettent en scène, usant de la satire, le caractère ridicule de personnages : l’Histoire de Monsieur Jabot s’intéresse ainsi à « une sorte de bouffon sot et vaniteux qui, pour s’introduire dans le beau monde, en singe maladroitement les manières », tandis que Monsieur Trictrac (réalisé en 1830 mais publié pour la première fois de manière posthume en 1937) se moque du corps médical.

« Immédiatement parfait »

Tous les marqueurs de la bande dessinée semblent être déjà là : le compartimentage de la planche, le découpage des scènes, les situations humoristiques exposées de manière très graphique, le comique de répétition, la mise en place d’une intrigue principale avec ses actions parallèles. Le dessinateur Wolinski reconnaissait en 1974 dans L’Œil sa dette envers le créateur suisse : « Ce qui fut extraordinaire chez Töpffer, c’est qu’immédiatement, ce fut parfait. Tout ce que ses successeurs ont trouvé, c’est de faire parler les personnages dans des ballons et quelques astuces techniques piquées au cinématographe. »

La fusion du texte et de l’image est tout particulièrement novatrice. Jusque-là, on illustrait des proverbes ou des fables existantes. Töpffer, lui, crée de toutes pièces des scénarios, les écrit et les met en images. De plus, en usant de l’autographie, un procédé d’imprimerie du XIXe issu de la lithographie mais plus léger et facile d’utilisation, il peut travailler à la main et de concert texte et image, donnant une unité visuelle et une harmonie aux deux éléments. L’artiste donne lui-même une description de son procédé en exergue de son album Monsieur Jabot : « Ce petit livre est d’une nature mixte. Il se compose d’une série de dessins autographiés au trait. Chacun de ces dessins est accompagné d’une ou deux lignes de texte. Les dessins sans ce texte n’auraient qu’une signification obscure ; le texte sans les dessins ne signifierait rien. Le tout ensemble forme une sorte de roman, d’autant plus original qu’il ne ressemble pas mieux à un roman qu’autre chose. »

Têtes d’expressions

Non seulement Töpffer est le créateur du genre de la bande dessinée, mais il en est aussi son théoricien. Le scénariste de bande dessinée Benoît Peeters, dans son ouvrage Töpffer, l’invention de la bande dessinée, note en faisant référence à son Essai de physiognomonie (1845) : ces textes « font de Rodolphe Töpffer un théoricien majeur, pour la bande dessinée et bien au-delà. Encore faut-il faire partage entre les considérations vieillottes ou franchement réactionnaires de Töpffer et les intuitions fulgurantes contenues dans le texte. » Polémiste et pamphlétaire, Rodolphe Töpffer, l’est assurément. Dans ses dix tomes de Réflexions et menus propos d’un peintre genevois (1830-1843), où il critique l’état des arts et de la politique à Genève, ou au fil de ses chroniques écrites pour le journal conservateur de Genève, Le Courrier de Genève, il donne libre cours à sa pensée réactionnaire. Mais tout cela ne peut porter ombrage au caractère novateur de ses réflexions, entre autres ce que l’historien de l’art Ernst Gombrich a nommé la « loi de Töpffer » : « Toute tête humaine, aussi mal, aussi puérilement dessinée qu’on la suppose, a nécessairement, et par le seul fait qu’elle a été tracée, une expression quelconque parfaitement déterminée. » Le dessinateur s’intéresse par-dessus tout aux variations d’humeur et d’émotion. En typant ses personnages (en les individualisant en quelques traits tout en les rendant universels), le dessinateur dispose alors d’une liberté et d’une finesse dans l’expressivité de ses personnages encore jamais atteinte – des principes qu’un Hergé reprendra à son compte plus tard. Pour la première fois, avec Töpffer, le même personnage dessiné, un Monsieur Jabot ou Vieux-Bois, représenté des centaines de fois dans le même ouvrage, dans des situations les plus diverses, est le rouage central d’une histoire.

En 1843, le quotidien actif et rempli de projets de ce créateur insatiable est rattrapé par la dégradation de son état de santé. Il alterne les cures de bains sous les ordres des médecins qui diagnostiquent une hypertrophie de la rate. Il ne perd pas pour autant son humour comme en témoigne cet extrait de correspondance daté de 1845 : « Précipitamment, il m’a fallu demander vacance de tout mon état académique, puis tout de suite abandonner mon pensionnat pour me constituer cul-de-jatte rentier puis bien vite accourir sur ce rocher de Mornex pour prendre du lait d’ânesse comme Mr Vieux Bois ; et tout à l’heure, si j’en ai la force, je me mettrai en route pour baigner mon obstruction dans des eaux quelconques, Vichy probablement. »

C’est dans cette ville thermale du centre de la France qu’il effectue son dernier séjour de soins avant de décéder le 8 juin 1846 à Genève à l’âge de 47 ans. Dès 1847, le succès de Töpffer est déjà tangible : plusieurs dessinateurs réalisent des albums dans l’esprit de Töpffer, comme Gustave Doré et ses Travaux d’Hercule et des éditions contrefaites de ses histoires en estampes circulent. L’histoire de la bande dessinée venait de commencer.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°749 du 1 décembre 2021, avec le titre suivant : Töpffer, celui par qui la BD vit le jour en Suisse

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