Lundi 10 décembre 2018

Patrimoine

Strasbourg, capitale de l’art moderne

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 23 juin 2006 - 873 mots

Les décors de l’Aubette viennent de faire l’objet d’un rigoureux travail de restitution au moment où L’Oréal donne au Musée d’art moderne et contemporain un grand triptyque de Kandinsky.

 STRASBOURG - Plus de soixante années après leur disparition, les décors de l’Aubette, « vestiges de l’utopie du néoplasticisme et rare témoignage de cette volonté de renouveler l’homme par des formes et des couleurs pures », selon Fabrice Hergott, directeur des musées de Strasbourg, ont retrouvé leur éclat. Situés sur la place Kleber, en plein centre de la capitale alsacienne, les anciens bâtiments militaires néoclassiques de l’Aubette accueillirent en février 1928 un vaste « complexe de loisirs ». Réparti sur plusieurs niveaux de l’aile orientale et ouvert, durant les week-ends, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, celui-ci offrait au public plusieurs restaurants, cafés, dancings, ciné-bal, salles de fête et de billard, dans l’esprit des Années folles. Géré en concession par les frères Paul et André Horn, proches de Jean Arp (1886-1966) et de Sophie Taeuber-Arp (1889-1943), le complexe fit l’objet d’une commande de décor exceptionnelle, passée en 1925 au couple d’artistes, qui choisit alors de s’associer au Néerlandais Theo van Doesburg (1883-1931). Chef de file du groupe De Stijl et promoteur d’une esthétique visant à réunir art et architecture, Van Doesburg y réalisa sa grande « œuvre d’art total ». Dans le ciné-bal et la salle des fêtes du premier étage, il conçut un décor peint à partir de lignes obliques ou orthogonales aux couleurs vives et brillantes, dynamisant l’espace architectural. Les Arp se chargèrent quant à eux de l’escalier, du foyer-bar et des salles basses, notamment du caveau-dancing, lequel n’a pu être reconstitué, faute de documents. Si les Arp purent acquérir leur maison de Clamart grâce aux honoraires perçus, l’expérience fut profondément décevante pour les trois artistes. Outre les restrictions budgétaires qui contrarièrent les projets de Van Doesburg, le trio dut faire face à la mauvaise réception critique de ce décor d’avant-garde, auquel le public n’adhéra pas. Rapidement, l’ensemble fut donc complété par des guirlandes, comme en témoignent des photographies anciennes, puis par des lambris et des enduits, jusqu’à disparaître totalement.
Dès la fin des années 1970, des investigations ont permis de constater que des vestiges du décor d’origine existaient encore au premier étage. Classés monument historique en 1985 (ciné-bal et escalier) puis en 1989 (salle de fêtes et foyer), ils ont fait l’objet d’une première campagne de restauration dès 1994. En 2001, la Ville de Strasbourg décidait de poursuivre ce programme en reconstituant tous les décors du premier étage. Grâce au travail d’un comité scientifique piloté par Fabrice Hergott et Evert Van Straaten, directeur du Kröller-Müller Museum à Otterlo, la polychromie et les matériaux de 1928 ont pu être recréés après que les pigments retrouvés in situ eurent été analysés en laboratoire. Engagés en 2001, les travaux ont répondu au principe de réversibilité, mais diffèrent par leur méthode de ceux du ciné-bal, menés en 1994, où les couleurs restituées avaient été volontairement ternies, donnant l’illusion d’un décor qui aurait traversé le temps. Ce parti pris regrettable oblige désormais la municipalité à réfléchir à une reprise de ces travaux. Il faudrait toutefois débourser la somme de 300 000 euros, alors que la deuxième tranche vient d’en coûter 1,34 million (financés à 45 % par l’État). Un projet de requalification total de l’Aubette a cependant d’ores et déjà été confié à des opérateurs privés afin de réinstaller au rez-de-chaussée des commerces de qualité, respectant « l’esprit du lieu ». Mais le pari est réel, tant les Strasbourgeois semblent avoir oublié l’existence de ce que certains n’avaient pas hésité à qualifier de « Sixtine de l’art moderne », et qui constitue l’un des rares témoignages de la peinture monumentale de Van Doesburg.

Le Salon de musique entre au Musée

Crée pour la « Bauausstellung » de Berlin en 1931, le Salon de musique de Wassily Kandinsky (1866-1944) avait été détruit lors du démontage de cette manifestation, au cours de laquelle s’illustrèrent les architectes de l’école du Bauhaus de Dessau, où Kandinsky était alors lui-même professeur. En 1975, à l’initiative de Guy Landon, vice-président de L’Oréal et directeur d’Artcurial, le Salon fut recréé pour prendre place dans les locaux de la galerie parisienne. Le travail avait alors été rendu possible grâce à la collaboration de la veuve de l’artiste, Nina Kandinsky, qui avait donné à Artcurial les trois maquettes originales du projet. Après la vente de la galerie en 2000, ce grand triptyque de panneaux de céramique était demeuré dans les caves de L’Oréal. La société vient d’en faire don, avec les trois maquettes peintes, au Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg, où il fait désormais l’objet d’une présentation permanente. Les maquettes sont actuellement visibles dans le cadre d’une petite exposition-dossier. Il s’agit du seul décor monumental de l’artiste aujourd’hui exposé au public, l’ensemble en toile de la « Juryfreie Austellung » de 1923 – lui aussi recréé – étant conservé dans les réserves du Musée national d’art moderne, à Paris. « Wassily Kandinsky. Le Salon de Musique de l’exposition architecturale allemande de 1931 », jusqu’au 24 septembre, Musée d’art moderne et contemporain, 1, place Jean Arp, 67076 Strasbourg, tél. 03 88 23 31 31. Catalogue, éd. Musées de Strasbourg, Christian Derouet (dir.), 96 p., 17 euros, ISBN 2-35125-045-1.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°240 du 23 juin 2006, avec le titre suivant : Strasbourg, capitale de l’art moderne

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