Entretien

Son altesse le Prince Hans-Adam II de Liechtenstein

« Rétablir l’entreprise familiale »

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 12 novembre 2007

Le Liechtenstein est devenu en juin le plus gros acheteur d’œuvres d’art du continent (lire le JDA no261, 8 juin 2007, p.6).

Le chef de l’État, Son Altesse le prince Hans-Adam II, dépenserait des dizaines de millions d’euros chaque année pour enrichir son musée, situé à Vienne, en Autriche. Le prince revient ici sur son aspiration à rebâtir la collection d’art de sa famille. Après la Seconde Guerre mondiale, son père François-Joseph II cède à la National Gallery of Art de Washington du Portrait de Ginevra de’ Benci, de Léonard de Vinci. Le prince Hans-Adam II, à la tête d’une société florissante, le « Liechtenstein Global Trust » (LGT), a pris le contre-pied de cette politique de vente d’œuvres d’art. Ses récentes acquisitions vont du Cabinet Badminton (acquis chez Christie’s Londres pour 19 millions de livres sterling, 28 millions d’euros) à des sculptures d’Alessandro Algardi. Le prince Hans-Adam II a ouvert son musée de Vienne, le Gartenpalais, en 2004, exposant nombre de ses chefs-d’œuvre. Il projette d’ouvrir un second musée à Vienne, sur un étage du Stadtpalais Liechtenstein.

Votre Altesse, comment avez-vous pris la décision d’adopter une politique volontariste d’acquisition pour le Liechtenstein Museum ?

Je suis né dans une famille forte d’une longue histoire. Je crois qu’il faut suivre les traditions familiales aussi longtemps qu’elles ont un sens dans le monde d’aujourd’hui, et aussi longtemps que l’on en a les moyens. Après avoir réorganisé et reconstitué les affaires familiales, j’ai suggéré à mon père que je devrais reprendre la tradition familiale d’acquisition d’œuvres d’art entretenue pendant des siècles par les princes régnants. J’étais aussi persuadé que c’était une bonne politique de gestion que d’investir les excédents de trésorerie dans notre collection familiale.

Pourquoi des œuvres de la collection ont-elles été vendues en un si grand nombre entre la fin des années 1940 et les années 1960 ? Et comment le sort de la collection a-t-il changé ?
Environ 80 à 90 % des intérêts familiaux ont été perdus lors de la Seconde Guerre mondiale et des expropriations prononcées ensuite par les régimes socialistes d’Europe de l’Est. Mon père et ses frères se sont efforcés de remettre sur pied l’entreprise familiale après la 1945, mais sans beaucoup de succès. C’est pourquoi mon père a dû vendre une partie de la collection familiale. Mon père m’a donné pour nom « Hans-Adam » parce que l’un de nos ancêtres, le prince Hans-Adam I, surnommé « Hans-Adam le Riche », fut un homme d’affaires très prospère au XVIIe siècle. Celui-ci a rebâti la fortune familiale à l’issue de la guerre de Trente Ans et il était un collectionneur important. On m’a demandé d’étudier les finances et de rétablir l’entreprise familiale, et c’est ce que j’ai fait.

Quel rôle jouez-vous dans les acquisitions ?
Mon accord est requis pour chaque achat. Parfois, l’œuvre ne me plaît pas ou le prix est trop élevé, parfois l’œuvre me séduit et je suis disposé à la payer très cher, mais je ne suis pas expert. C’est pourquoi je suis très heureux d’être entouré d’excellents conseillers, qui réussissent à me persuader de prendre la bonne décision.

Y a-t-il des artistes ou des périodes que vous désireriez voir mieux représentés dans votre collection ?
Mon objectif a été, chaque fois que possible, de racheter ce qu’il y avait eu de bon dans la collection familiale. Quand c’est impossible, parce que l’œuvre est entrée dans un autre musée, je m’efforce d’acquérir des œuvres de qualité du même artiste ou de la même période.

Vous possédez de fortes attaches viennoises, mais pourquoi avez-vous décidé d’ouvrir votre musée dans la capitale autrichienne plutôt qu’à Vaduz ?
Pour deux raisons. La première tient une fois de plus à la tradition familiale. Au début du XIXe siècle, une partie de la collection d’art a été installée au Gartenpalais et ouverte au public, et ce fut, à ma connaissance, le premier musée de Vienne accessible aux visiteurs. Mon père a fermé ce musée quand l’Autriche a été absorbée par le IIIe Reich en 1938. Il a toujours gardé l’espoir de pouvoir un jour le rouvrir, mais l’État autrichien a loué le palais pour abriter un musée d’art moderne. Voici environ dix ans, l’État autrichien a décidé de construire un nouveau centre d’art moderne à Vienne, et j’ai pu récupérer le Gartenpalais pour montrer à nouveau au public une partie de la collection. La deuxième raison est qu’à la fin des années 1960 un projet de grand musée à Vaduz, pour le compte de l’État du Liechtenstein et de la ville de Vaduz, a été repoussé par les électeurs. Le Kunstmuseum, qui a été édifié à Vaduz il y a quelques années, est plus petit, et surtout destiné aux collections d’art de l’État du Liechtenstein.

Quels sont vos projets d’ouverture au public du Stadtpalais au 9 de la Bankgasse à Vienne ?
La plus grande partie du palais était louée sous forme de bureaux. Nous envisageons aujourd’hui de restaurer le bâtiment. Après les travaux, les espaces de bureaux seront occupés par notre banque, une autre partie servira de nouveau à notre famille et un étage pourrait être aménagé en musée. Nous y présenterons probablement des œuvres du XIXe siècle et peut-être une partie de notre collection d’armes.

Quel rôle aimeriez-vous voir jouer le Liechtenstein sur la scène artistique internationale ?
Je pense qu’il faut bien distinguer le rôle de l’État du Liechtenstein et celui de la famille régnante. Pour l’État, il revient au parlement et aux habitants du Liechtenstein d’apprécier s’ils veulent voir l’argent des contribuables jouer un rôle sur la scène artistique internationale. Concernant la famille Liechtenstein, je crois que les princes régnants qui me succéderont suivront eux aussi notre tradition d’enrichir notre collection et de la présenter au public.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°268 du 2 novembre 2007, avec le titre suivant : Son altesse le Prince Hans-Adam II de Liechtenstein

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