Dimanche 16 décembre 2018

Débat

Rome, l’escalier de la discorde

Par Carole Blumenfeld · Le Journal des Arts

Le 25 octobre 2016 - 1014 mots

L’escalier de la Trinité des Monts vient de rouvrir au public. Des voix se sont élevées pour en limiter l’accès, déclenchant une belle polémique.

ROME - Le 19 février 2015, l’escalade de violence en marge d’un match de foot avait profondément marqué les esprits à Rome. Un groupe de hooligans néerlandais s’en était pris à la fontaine du Bernin, la Barcaccia, place d’Espagne, tout juste restaurée, laissant des dizaines de rayures et emportant même un morceau de marbre. Depuis, on craint pour l’escalier monumental de la Trinité des Monts, qui se trouve à quelques mètres de la fontaine, l’une des interventions urbaines les plus majestueuses du XVIIIe siècle et qui vient de rouvrir après des travaux. Avec le port de Ripetta d’Alessandro Specchi, aujourd’hui disparu, et les trois palais de la place Sant’Ignazio de Filippo Raguzzini, il est une des rares constructions rococo d’ampleur à Rome.

Pour Paolo Bulgari, président de la maison de joaillerie qui a financé pour près d’un million et demi d’euros la restauration, l’accès à ce « pont » entre deux parties du centre-ville de Rome devrait être contrôlé. Afin d’éviter le retour des « barbares », qui transforment le monument en « bivouac », il a proposé l’installation d’un portail ou d’une barrière en plexiglas pour le préserver au moins de nuit, ainsi que l’interdiction de s’y asseoir. Gianni Battistoni, de l’association des commerçants de la via Condotti, s’est également montré partisan d’une fermeture nocturne. Le très baroque historien de l’art Vittorio Sgarbi a même avancé l’idée, à la radio et dans sa chronique publiée par le magazine à sensation Oggi (16 septembre), de faire payer une somme symbolique d’un ou deux euros pour accéder et s’asseoir dans « cet espace sacré ». Seules les personnes conscientes de sa valeur devraient en profiter selon lui.

Des propositions très critiquées
La commissaire et critique d’architecture Emilia Giorgi, qui travaille régulièrement sur les liens entre architecture, société et culture, se montre choquée par ces récentes propositions : « Les barrières sont bien pires que tous les chewing-gums ! Le vrai manque de respect serait bien là ! La ville n’est pas un tableau ou une sculpture, c’est un lieu de vie pour tous. La plus grande qualité de la cité italienne est justement cette notion d’espace public et de partage. L’architecture, et à plus forte raison l’architecture romaine, est historiquement conçue pour les gens. Sans eux, elle devient un objet de vitrine et ce processus de muséification qui nous guette est dangereux. » Elle s’offusque en outre qu’un mécène privé ait la possibilité de décider de la manière dont un lieu public devrait être utilisé. Le principe de fermeture serait aussi contraire à l’esprit de l’œuvre. « Avant même d’être réalisé, rappelle ainsi Sabina Carbonara Pompei, professeur à l’université de Ferrare, spécialiste de l’architecture romaine du XVIIIe siècle, l’escalier fut pensé comme un lieu de passage et ce, dès que Reverenda Camera Apostolica acquit le terrain en 1570. Si sa réalisation tarda si longtemps, c’est justement parce que la couronne de France, propriétaire des terrains à l’aplomb, et la papauté se disputèrent ce lieu clé à la logique du parcours urbain. Les Romains se l’approprièrent très vite, comme en témoignent les gravures anciennes ou les photographies du XIXe siècle et il fut toujours pensé et vécu dans cet esprit. »

Un accès libre, mais un usage public sous contrôle
La nouvelle maire de Rome, Virginia Raggi, a finalement tranché. L’accès reste libre, mais il est désormais interdit de consommer des aliments sur l’escalier, tandis que la surveillance policière sera renforcée. Par ailleurs, l’article 40 de la loi 221 de 2015 permet maintenant de sanctionner l’abandon des petits détritus en particulier les mégots de cigarette et les chewing-gums. Pour préserver l’escalier de la Trinité des Monts, les services de la Sovraintendenza assurent une surveillance constante par le biais de leurs caméras de télésurveillance, et retirent systématiquement les déchets incrustés dans la pierre tout en assurant des nettoyages fréquents. En définitive, Anna Maria Cerioni, responsable du service de restauration de la Sovraintendenza de Rome qui a assuré la direction scientifique du chantier, estime que ces polémiques ont été positives, car elles permettent aux citoyens de prendre conscience de la valeur du monument.

La protection de l’escalier en débat

Les hordes de touristes défilant sur l’escalier de la Trinité des Monts ne sont pas sans risques pour les marches en travertin. Connu pour sa résistance, il utilise cependant une pierre poreuse aux multiples cavités dont chaque saillie ou microfissure engendre des infiltrations. Pour Dimitri Ticconi qui enseigne à l’université de la Sapienza et qui a mené à bien l’année dernière le chantier de l’église Santa Bibiana du Bernin, « le problème est réel, d’autant plus que nous ne connaissons pas à terme l’impact de ces campagnes de restaurations de plus en plus rapprochées, la dernière datant seulement de 1995-1996. Sans même aborder la question des consolidations nécessaires, chaque tache de café est une atteinte morale pour l’œuvre certes, mais ces techniques visant à la nettoyer peuvent également affecter la patine qui protège la pierre de la pluie, de la pollution et éventuellement du soleil. » Pour lui, la plupart des monuments anciens seront un jour couverts ou fermés au public, peut-être d’ici une centaine d’années, même si c’est encore très anticipé à ce stade.

Un point sur lequel Anna Maria Cerioni est en désaccord, d’autant que dans le cas précis de l’escalier, si la plupart des contremarches datent toujours du XVIIIe siècle, la majorité des marches ont été remplacées au cours du temps pour assurer la sécurité des passants. Elle a justement eu à cœur de préserver cette patine dorée, non seulement parce qu’elle fait partie de l’identité du monument, mais aussi pour se prémunir des attaques multiples, notamment biologiques. La campagne de restauration n’a été en aucun cas comparable à celle de 1995, le premier chantier mené de manière scientifique, où elle avait été obligée de faire face à des dégradations beaucoup plus importantes telles que « l’occultation et le rééquilibrage esthétique des pièces de travertins où des feux de camp anciens avaient eu lieu. » L’école de restauration italienne, respectée dans le monde entier pour son savoir-faire et son sens pratique, reste un lieu de débats particulièrement riches.

Légende photo

L'escalier de la Trinité des Monts, Rome, après sa restauration © Sovrintendenza Capitolina ai Beni Culturali

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°466 du 28 octobre 2016, avec le titre suivant : Rome, l’escalier de la discorde

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