Vendredi 28 février 2020

Royan

Polémiques autour d’une maison Prouvé

Par Margot Boutges · Le Journal des Arts

Le 2 février 2016 - 1423 mots

La maison conçue par Jean Prouvé dans les années 1950 à Royan doit être vendue et démontée. Un déménagement auquel s’opposent plusieurs défenseurs du patrimoine architectural de la ville.

ROYAN - Elle doit être démontée, mais se maintient toujours sur le front de mer, sur une petite parcelle herbeuse en bordure du boulevard Germaine-de-la-Falaise. Celle qu’on surnomme la « maison Prouvé », du nom du célèbre architecte ingénieur qui l’a conçu, ou « maison 8 x 12 » de par ses dimensions, reste sur les bras de son propriétaire. Didier Quentin – maire (LR) de la ville de Royan depuis 2008 et député de la Charente-Maritime depuis 2002 – a décidé en 2015 de vendre cette bâtisse qui appartient à sa famille depuis 1952. « Pour payer d’importants droits de succession », explique-t-il, précisant qu’il s’agissait là « du seul bien qu’(il) puisse négocier rapidement. » Une transaction – dont le montant « important » n’a pas été dévoilé – a été convenue avec le galeriste parisien Patrick Seguin, qui s’est porté acquéreur de l’édifice. Cette vente ne prévoit pas que l’édifice reste sur place. Car l’habitation est du type de ces constructions démontables de Jean Prouvé que le galeriste acquiert depuis les années 1990, restaure, expose et revend au prix fort dans un marché de l’art où la cote de Prouvé s’est envolée (voir JdA n° 352, 9 octobre 2011). Le permis de (dé)construire accordé le 14 octobre par la Ville, a été affiché à côté de la maison. Il prévoit la démolition du socle en maçonnerie (qui n’a pas été conçu par Prouvé) et le démontage du préfabriqué en bois et métal qui le surplombe. Mais depuis octobre, le maire se heurte à la résistance d’architectes, d’historiens, d’associations… opposés à ce que le bâtiment quitte Royan, où il a été édifié entre 1950 et 1951.

Un témoin de la reconstruction de la ville

« C’est le seul témoin authentifié de la présence de Jean Prouvé à Royan », écrivait en 2012 Antoine-Marie Préaut dans son Guide architectural Royan 1950. Cet architecte est de ceux qui se sont opposés avec virulence, par voie de presse locale, à ce que la maison quitte la petite ville balnéaire. Car la maison fait partie des préfabriqués commandés à Prouvé par le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU) pour recréer de l’habitat dans les villes détruites durant la Seconde Guerre mondiale. Si elle n’est pas unique en son genre, appartenant à une série d’une quinzaine d’habitations de même profil installées à Meudon et à Tourcoing, cette maison est la seule qui a été élevée à Royan, à titre expérimental. Une manière pour le MRU de tester la résistance de l’acier et de l’aluminium qui composent le bâtiment au très corrosif air marin.

En octobre 2015, Vincent Bertaud du Chazaud, architecte pour le Conseil d’architecture, d’urbanisme et d’environnement (CAUE) de Charente-Maritime a donné au permis de démonter un avis défavorable – mais consultatif – regrettant que « ce patrimoine royannais, témoin de la reconstruction de la ville (…) disparaisse de son paysage comme, dans un passé que l’on croyait révolu » (lire l’encadré ci-dessous). Mais il précise également dans sa note que « si c’est pour laisser tomber cette maison en ruine, mieux vaut la déplacer chez un galeriste, dont on sait que la restauration sera menée avec tact et rigueur ». Car l’habitation affiche aujourd’hui une mine très défraîchie, au point que nombreux sont les Royannais à en parler comme d’une « verrue sur le front de mer ». L’aluminium est couvert de taches, l’escalier se recouvre de mousse, un carreau a récemment été brisé… « Elle n’est pas entretenue et se dégrade vite sous ce climat océanique », regrette Vincent Bertaud du Chazaud.

Cette maison, qui a abrité l’agence de Marc Quentin (important architecte de la reconstruction de Royan et père de Didier Quentin) n’a jamais bénéficié de rénovation de la part de ses propriétaires. « Cela fait plusieurs années qu’elle est inoccupée », précise le maire qui s’en est servi de permanence électorale jusqu’en 2012. En dépit du mauvais état du bâtiment, deux associations n’entendent pas le laisser partir : le 17 décembre, Artichem (1) et Docomomo France (2) se sont opposés au permis de démonter l’édifice par  un recours gracieux, arguant notamment que la perte du pavillon est incompatible avec le label Ville et pays d’art et d’histoire (VPAH) dont la ville bénéfcie depuis 2011. « L’obtention de ce label confère une exigence de mise en valeur de l’architecture et du patrimoine des années 1950 », affirme Véronique Willmann, qui a porté le dossier de labellisation VPAH en tant qu’adjointe à la culture, au patrimoine et à l’architecture de Royan, et qui préside depuis 2007 l’association Artichem. « Le terrain pourrait être mis en vente et le bâtiment remonté sur un terrain de la municipalité, un peu plus loin sur le front de mer, pour abriter par exemple un Centre d’interprétation d’architecture et du patrimoine (3) », propose celle qui a quitté ses fonctions auprès du maire en 2013 et a rejoint l’opposition (PAS). « Si notre recours n’est pas retenu d’ici le 17 février, nous ferons un recours contentieux au tribunal administratif », annonce-t-elle.

Le ministère de la Culture joue la montre
Le démontage de la maison Prouvé est pour l’heure bloqué par le recours. En outre, les associations ont demandé un classement d’office du bâtiment, une procédure exceptionnelle qui, si elle était décidée par le ministère de la Culture, pourrait empêcher le déménagement de la maison. Un inspecteur des Monuments historiques, a été missionné à Royan en novembre, pour dresser un rapport – pas encore dévoilé – sur la maison. Si la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) se refuse encore à tout commentaire, les connaisseurs du dossier font part des hésitations de l’État quant au niveau de protection que « mériterait » cet édifice. Quelle protection attribuer à une œuvre relevant d’une série de bâtiments standardisés, dont deux éléments sont déjà inscrits Monument historique (à Tourcoing) ? Selon Antoine-Marie Préaut, la Drac aurait jadis voulu protéger l’édifice au titre des Monuments historiques, mais n’aurait pas insisté face aux réticences d’un maire qui s’est montré plutôt bon élève de la protection patrimoniale de sa ville. C’est qu’aucune menace ne guettait alors la maison : « Personne n’a jamais eu de raison de craindre que cette maison puisse quitter Royan », explique Max Boisrobert, Architecte des bâtiments de France parti à la retraite. Selon plusieurs sources, la Drac chercherait aujourd’hui à gagner du temps. Car la zone de protection du patrimoine architectural urbain et paysager (ZPPAUP) de Royan doit changer de visage dans quelques mois lors de sa transformation réglementaire en aire de mise en valeur de l’architecture et du patrimoine (AVAP) : elle doit notamment intégrer la parcelle de la maison Prouvé. L’occasion de relancer le débat sur le démontage de la maison au sein d’un espace protégé.

Notes

(1) Association de mise en valeur et de défense du patrimoine architectural de Royan.
(2) Association œuvrant pour la conservation et la mise en valeur des édifices et des ensembles bâtis du mouvement moderne.
(3) Chaque territoire labellisé VPAH est censé se doter d’un Centre d’interprétation de l’architecture et du patrimoine (CIAP), espace dédié à la médiation et à la sensibilisation aux enjeux de l’évolution architecturale, urbaine et paysagère (lire JdA n° 446, 27 novembre 2015). Pour le moment, c’est le Musée municipal de Royan qui abrite en ces murs ce genre de présentation (maquettes et panneaux) au détriment de ses collections permanentes qui manquent d’espaces pour se déployer.

Le Royan des années 1950 malmené

Victime d’un grand désamour dans les années 1980, l’architecture royannaise des années 1950-1960 a subi moult outrages. Ainsi, le bâtiment de la Poste construit par André Ursault a été défiguré par une protubérance semi-circulaire en 1981. Laissé à l’abandon, le casino construit par Claude Ferret (le grand architecte de la reconstruction royannaise) a, lui, été détruit en 1985 en vue de l’édification d’une tour de 58 mètres, qui n’a finalement pas été réalisée suite à de nombreuses polémiques. La même année, le portique reliant les deux ailes du front de mer, imaginé par Louis Simon, a été démoli, laissant à la place de cette promenade en hauteur un trou béant. Entre 1986 et 1987, le palais des congrès (œuvre de Claude Ferret encore) a vu sa façade évidée altérée par l’ajout d’une paroi uniforme en verre. Nombreux sont aujourd’hui ceux à regretter ces pertes architecturales et des projets de reconstruction à l’identique ont été évoqués par les dernières municipalités.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°450 du 5 février 2016, avec le titre suivant : Polémiques autour d’une maison Prouvé

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