Archéologie

Napoléon III sur les traces de Jules César

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 24 mars 2020 - 1926 mots

Pour apporter les preuves tangibles des glorieuses conquêtes de Jules César dont il se voulait l’héritier, Napoléon III inventa l’archéologie scientifique. Le Musée d’archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye nous invite à découvrir son aventure archéologique, d’Alésia à Rome.

En voilà un empereur ! En 1870, après la chute de l’Empire suite à la capitulation de l’armée française face à la Prusse à Sedan, le gouvernement provisoire investit le cabinet de Napoléon III aux Tuileries. Son but : trouver des documents qui expliqueraient la terrible défaite. Au lieu de cela, on découvre un grand meuble, portant la mention « Jules César ». Là, sont rangés des documents classés par sujets ou par sites archéologiques, ainsi que la correspondance de l’Empereur avec les missions archéologiques envoyées en Europe méditerranéenne jusqu’en Orient. Pour rédiger son ambitieuse Histoire de Jules César, Napoléon III ne s’est pas contenté de vagues réflexions personnelles sur la vie et les exploits de l’empereur romain : pour retrouver les traces tangibles de la conquête des Gaules, il s’est entouré de savants, a lancé de très nombreuses fouilles archéologiques sur le territoire français et envoyé des missions sur les traces de César. Il a ainsi posé les fondements de l’archéologie scientifique. Le Musée d’archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, l’ancien Musée gallo-romain dont il fut le fondateur en 1867, retrace son aventure archéologique à travers une grande exposition intitulée « D’Alésia à Rome, l’aventure archéologique de Napoléon III ». Prêts à suivre l’empereur des Français sur les traces du conquérant des Gaules ?

L’Empire romain rêvé

À l’origine de cette passion impériale pour l’histoire antique, sans doute trouve-t-on celle de son oncle et parrain Napoléon Ier, qu’il aime et admire. Pour son expédition d’Égypte, visant à bloquer la route des Indes à la Grande-Bretagne, le général Bonaparte s’est entouré de savants, d’historiens, de botanistes et de dessinateurs pour étudier et rendre compte des merveilles de l’Égypte antique. Devenu empereur, il a rédigé des commentaires militaires de la Guerre des Gaules de Jules César. Lorsque la famille Bonaparte est bannie du territoire français, en 1816, Louis-Napoléon Bonaparte, fils de Louis, frère de Napoléon et d’Hortense de Beauharnais, fille de Joséphine, passe quasiment chaque hiver chez sa grand-mère Letizia et son grand-oncle le cardinal Fesch. Il arpente alors la colline du Palatin et admire la colonne Trajane, qui met en scène la victoire de l’empereur Trajan sur les Daces au IIe siècle. « Il reçoit une éducation classique. Le futur archéologue Philippe Le Bas est d’ailleurs son précepteur », souligne Corinne Jouys-Barbelin, responsable du service des ressources documentaires au Musée d’archéologie nationale et commissaire de l’exposition « D’Alésia à Rome, l’aventure archéologique de Napoléon III ».

Le rêve de Louis-Napoléon ? Reconstruire l’Empire et se poser, comme Napoléon Ier, dans la lignée du conquérant des Gaules. Pour l’heure, le jeune homme fomente des complots pour reprendre le pouvoir. Ils échouent. « Son désir d’écrire une vie de César naît probablement lorsqu’il est emprisonné au fort de Ham », explique Corinne Jouys-Barbelin. Louis-Napoléon s’en évade en 1846, après six années de détention. La Deuxième République, proclamée en 1848, lui permet d’arriver légalement au pouvoir, comme Jules César. À 40 ans, il est élu président. La constitution ayant établi que le président de la République ne pouvait être réélu, Louis-Napoléon Bonaparte lance un coup d’État pour conserver le pouvoir le 2 décembre 1851, jour anniversaire du sacre de Napoléon 1er et de la victoire d’Austerlitz de 1805. Il organise un plébiscite pour légitimer sa prise de pouvoir en tant que « prince-président », et rétablit la dignité impériale le 2 décembre 1852.

Une déclaration politique

En 1858, « Napoléon III, Empereur des Français » se lance dans la rédaction de l’Histoire de Jules César pour justifier son pouvoir. Comme lui donc, César a pris le pouvoir légalement. Et il réforme le système politique de Rome, qui est à l’origine de la grandeur de l’Empire : la préface du tome 1 s’apparente ainsi à une déclaration politique, qui donne le cadre du césarisme à la française : « Ce qui précède montre assez le but que je me propose en écrivant cette histoire. Ce but est de prouver que, lorsque la Providence suscite des hommes tels que César, Charlemagne, Napoléon, c’est pour tracer aux peuples la voie qu’ils doivent suivre, marquer du sceau de leur génie une ère nouvelle, et accomplir en quelques années le travail de plusieurs siècles. Heureux les peuples qui les comprennent et les suivent ! Malheur à ceux qui les méconnaissent et les combattent ! », écrit l’Empereur.

La publication de l’ouvrage, en 1865, est tonitruante. Il est d’abord publié en in-folio, dans une édition luxueuse incrustée d’or, avant de paraître à nouveau deux mois plus tard en in-quarto, et traduit en neuf langues. La presse européenne s’en fait l’écho, et la communauté scientifique salue le travail de l’Empereur, même si son entourage s’étonne de cette démarche. Un de ses amis et conseillers, Victor de Persigny, pourtant passionné par l’histoire romaine, confie en mars 1865 au député Émile Ollivier sa stupéfaction : « Je comprendrais un livre de considérations générales qu’on écrit à ses moments perdus, mais un livre d’érudit ! Au lieu de raconter un grand homme, il ferait mieux de faire un grand règne ! »

Le deuxième tome de son ouvrage, consacré à la guerre des Gaules, paraît l’année suivante. Napoléon III ajoute à l’analyse du texte de César la confrontation au terrain : « Il s’agit de restituer les itinéraires des troupes romaines et de localiser les sites majeurs des batailles. Le but est d’apporter les preuves tangibles du génie d’un César parvenu au pouvoir dans une république romaine secouée par les guerres civiles, et de justifier l’instauration d’un “césarisme démocratique” », explique Corinne Jouys-Barbelin. Pour trouver ces preuves, il s’entoure de savants spécialistes de l’histoire romaine, des sciences de l’Antiquité et du génie militaire : l’historien Alfred Maury, Victor Duruy et Prosper Mérimée, mais aussi les militaires Auguste Verchère de Reffye, Félicien de Saulcy, Antoine-Lucien Blondel et Eugène Stoffel, l’épigraphiste Léon Renier ou encore le conservateur-adjoint au Louvre Wilhelm Fröhner. Pas question en effet pour l’Empereur de se contenter de sources littéraires antiques : si l’Empereur les étudie avec attention, c’est pour les corroborer avec des recherches sur le terrain.

Fouiller la Gaule

Dès 1858, Napoléon III crée la Commission de topographie des Gaules. Dirigée par Félicien de Saulcy, de l’Institut, ancien directeur du Musée de l’artillerie et numismate, cette commission autonome tisse à travers les sociétés savantes un réseau de correspondants dans toute la France afin de rassembler « tous les documents qui se rattachent à la géographie des Gaules ». Ses missions : créer une carte et un dictionnaire de la Gaule sous le proconsulat de César, et entreprendre ou subventionner des fouilles et prospections pour retrouver les sites de la guerre des Gaules. La première étape de cette enquête archéologique ? La fouille d’Alise-Sainte-Reine, qui met fin à la querelle autour de l’emplacement d’Alésia, opposant les partisans d’Alise en Côte-d’Or à ceux d’Alaise dans le Jura. L’objet des fouilles : retrouver les traces des lignes de siège d’Alésia élaborées par Jules César, qui y avait vaincu la coalition de peuples gaulois menée par Vercingétorix. D’avril 1861 à décembre 1865, ces fouilles d’envergure mettent au jour des vestiges exceptionnels (outils de bronze, pièces d’armement romaines et gauloises, des monnaies, ainsi qu’une sublime coupe à décor végétal en argent doré). À plusieurs reprises, Napoléon se rend en personne sur le chantier. « L’Empereur est devenu un archéologue accompli. Il a passé trois heures et demie sur la montagne, par le plus terrible soleil du monde, à examiner les vestiges du siège de César. » Lorsque la campagne de fouilles s’achève, il fait ériger une statue monumentale de Vercingétorix, courageux résistant au grand César, portant l’inscription : « La Gaule unie, ne formant qu’une seule nation, animée d’un même esprit, peut défier l’univers. Napoléon III à la mémoire de Vercingétorix ».

Mais pas question de se limiter aux fouilles du seul site d’Alésia. De 1861 jusqu’à la chute de l’Empire en 1870, les recherches archéologiques s’enchaînent, à Gergovie de 1861 à 1862, à Mauchamp en 1861, au Puy d’Issolud entre 1865 et 1875 et au mont Beuvray entre 1864 et 1875. Plans et relevés de fouilles sont produits avec un soin minutieux. L’Empereur ne se limite pas au territoire national : il envoie des hommes retrouver des vestiges des campagnes romaines en Macédoine, en Thessalie, au Portugal, en Turquie, en Afrique du Nord…

Mais surtout, peu après le début des fouilles d’Alise, Napoléon III acquiert sur sa propre cassette les jardins Farnèse, sur la colline du Palatin. Il a envoyé à Rome l’épigraphiste Léon Renier pour l’acquisition de la collection archéologique du marquis Campana, saisie par l’État pontifical à cause de malversations. Renier en profite pour négocier la propriété de François II de Bourbon, roi des Deux-Siciles. « Symboliquement, l’Empereur devient propriétaire de ce que l’on nomme durant le Risorgimento les “palais des Césars”. Acheter ces terrains, c’est réinventer la Rome glorieuse », relève Corinne Jouys-Barbelin. Napoléon III désigne l’architecte Pietro Rosa comme chef des opérations. Les fouilles durent neuf années et constituent le premier chantier archéologique à Rome au XIXe siècle.

Écrire le roman national

Sur le territoire de la guerre des Gaules comme sur le Palatin, Napoléon III entend diffuser les découvertes archéologiques qu’il a orchestrées. Ses chantiers archéologiques sont ouverts au public – qui afflue – et des articles illustrés paraissent dans les revues scientifiques pour rendre compte des découvertes. De fait, au XIXe siècle, les souverains européens prennent conscience de l’importance du patrimoine pour diffuser l’histoire nationale. Napoléon III n’entend guère se faire devancer dans ce domaine par l’Allemagne, où le Musée central romain-germanique de Mayence a ouvert ses portes dès 1852 dans l’ancien château des princes-électeurs. Aussi les fouilles archéologiques s’accompagnent-elles de l’ouverture de musées. À Rome, l’Antiquarium du Palatin permet d’admirer la collection de l’Empereur, constituée au fur et à mesure des fouilles de Pietro Rosa. À Saint-Germain-en-Laye, le Musée gallo-romain donne à voir les témoignages de la conquête de la Gaule par Jules César, tout en ouvrant la voie à l’expérimentation archéologique à travers des reconstitutions d’armes. Ce faisant, il partage avec les visiteurs un roman national. « En réunissant au centre même des études comparatives les éléments épars qui peuvent servir de fondement à l’histoire de nos origines nationales, en mettant ses premières archives sous les yeux mêmes du peuple français, aussi impressionnable que le peuple athénien qui lisait, à l’Acropole, sa propre histoire, le peuple comprendrait que les héros de Philippe-Auguste, de saint Louis, de Louis XIV, de Bonaparte, de Napoléon, ont vraiment pour aïeux les héros de Bellovèse, de Ségovèse, de Brennus, de Vercingétorix », écrit Philibert Beaune, attaché de conservation du Musée gallo-romain à Saint-Germain-en-Laye, dont les huit premières salles sont inaugurées en 1867.

Certes, Napoléon III est resté un empereur mal aimé de l’histoire : Victor Hugo, qui dut s’exiler après le coup d’État, lui donna le surnom de Napoléon le Petit et la défaite face à la Prusse marqua les mémoires. L’exposition du Musée d’archéologie nationale contribuera peut-être à faire évoluer l’appréciation de son règne. Car, sous les auspices d’un projet politique, Napoléon III posa pourtant les fondements de l’archéologie scientifique.

 

1808
Naissance à Paris de Louis-Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III
1848
Élu président de la République au suffrage universel masculin
1851
Organise un coup d’État dans le but de restaurer l’Empire
1852
Devient Empereur des Français sous le nom de Napoléon III : début du Second Empire
1859
Campagne d’Italie
1870
Défaite de la France face à la Prusse lors de la bataille de Sedan : Napoléon III est fait prisonnier, la République est proclamée
1873
Meurt à Chislehurst (Royaume-Uni)
« D’Alésia à Rome, l’aventure archéologique de Napoléon III »,
jusqu’au 13 juillet 2020. Musée d’archéologie nationale, château, place Charles-de-Gaulle, Saint-Germain-en-Laye (78). Tous les jours de 10 h à 17 h, jusqu’à 18 h samedi et dimanche, fermé le mardi. Tarif 6 €. Commissaire : Daniel Roger. musee-archeologienationale.fr

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°733 du 1 avril 2020, avec le titre suivant : Napoléon III sur les traces de Jules César

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