Politique culturelle

Musées, la valse de Vienne

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 28 mai 2004

Depuis sa réouverture, l’Albertina s’est placé en tête des musées les plus visités
de la capitale autrichienne. Les autres institutions accusent le coup de la concurrence.

VIENNE - Depuis la récente réouverture du Musée de l’Albertina, entièrement rénové après dix ans de fermeture, et l’ouverture du nouveau Musée Liechtenstein (lire le JdA n° 189, 19 mars 2004), un esprit de concurrence féroce anime les musées viennois. Cette dernière année a vu la victoire surprise de l’Albertina, qui, en attirant un million de visiteurs en douze mois, est aujourd’hui le musée le plus populaire du pays, reléguant même le prestigieux Kunsthistorisches Museum à la deuxième place. Qu’un « cabinet d’arts graphiques » attire davantage de public qu’une immense collection nationale de tableaux, de sculptures, d’arts décoratifs et d’antiquités, est en soi une performance.
Installé dans le Gartenpalais, le Musée Liechtenstein, qui a été inauguré en mars, réunit la collection du prince Hans-Adam II du Liechtenstein, le plus bel ensemble privé d’œuvres d’art après celui de la reine d’Angleterre. Avec 300 000 visiteurs attendus chaque année, le musée espère devenir une attraction touristique majeure ; ces prévisions, à hauteur de celles de l’Albertina avant réouverture, seront probablement largement dépassées.
Cet engouement n’est pourtant pas sans inquiéter les autres institutions viennoises. En 2003, le Kunsthistorisches Museum a dû faire face à une baisse de 3 % de ses visiteurs, totalisant un chiffre décevant au vu de la qualité des expositions, consacrées au Parmesan, à Francis Bacon et à Ferdinand Ier. Si le Kunsthistorisches Museum doit à terme devancer l’Albertina relativement à la fréquentation, l’ensemble des musées de la capitale autrichienne risquent de pâtir financièrement de cette concurrence. Situés dans le nouveau quartier des musées ouvert depuis trois ans, les trois établissements d’art moderne – le Leopold Museum, le Musée d’art moderne (MuMoK) et la Kunsthalle – ont déjà un budget restreint depuis la réouverture de l’Albertina ; idem pour le Belvédère, le Kunstforum, la Gemäldegalerie der Akademie der bildenden Künste, le Museum für Angewandte Kunst (MAK, Musée des arts appliqués), la Sécession et la KunstHaus.
Ce nouvel esprit de concurrence se manifeste jusque dans les campagnes d’affichage : le MuMoK fait la promotion de « Portraits » (présentés jusqu’au 27 juin) avec le Mick Jagger d’Andy Warhol, tandis que l’Albertina met en avant son exposition « Pop art et minimalisme » (jusqu’au 29 août) avec le Mao du même Andy Warhol. Sans surprise, cette gémellité engendre la confusion auprès du public. Cette sélection d’images résulte-t-elle de la pensée unique de stratèges en marketing ou bien de la volonté d’un musée d’éclipser l’autre ?

Projet de collaboration
La série d’expositions autour de Pierre Paul Rubens prévue cet automne constitue un exemple plus flagrant de cette compétition agressive. Trois musées viennois – le Musée Liechtenstein, la Gemäldegalerie der Akademie der bildenden Künste et le Kunsthistorisches Museum – se sont associés pour organiser des accrochages simultanés d’œuvres issues de leurs collections. Ces expositions (du 5 décembre 2004 au 27 février 2005) bénéficieront d’un catalogue commun et d’une campagne de promotion conjointe, voire d’un système de navettes entre institutions. Bien que possédant une collection majeure d’œuvres de Rubens, l’Albertina ne participe pas à l’événement. Prévue pour avril 2004, sa présentation de dessins de Rubens a, depuis, été mystérieusement retardée. Finalement, l’exposition de l’Albertina devrait ouvrir le 15 septembre pour s’achever le 5 décembre ; en d’autres termes, les quatre expositions viennoises sur Rubens coïncideront seulement le temps d’une journée.
Si l’Albertina préfère garder ses distances, Johann Kräftner, directeur du Musée Liechtenstein, travaille à une collaboration ambitieuse. Il entend pousser les grandes collections privées du pays à une alliance plus formelle, un accord qui scellerait une coopération dans les domaines de la promotion et de la billetterie, mais reposerait aussi sur une volonté partagée par les institutions viennoises de s’accorder des prêts généreux et mutuels. Jusqu’ici, cinq institutions ont rejoint le Musée Liechtenstein : la Gemäldegalerie der Akademie der bildenden Künste de Vienne, la collection familiale du comte Harrach au Schloßmuseum à Rohrau, la Fondation Esterházy de Forchtenstein et d’Eisenstadt, les Residenzgalerie à Salzbourg et la collection Schönborn-Buchheim au Schloß Schönborn à Göllersdorf.
La réouverture de l’Albertina et l’inauguration du Musée Liechtenstein ont sans nul doute transformé la scène artistique viennoise. Les musées de la capitale autrichienne sont parmi les plus importants au monde, a fortiori pour une ville dont la population ne dépasse pas les 2 millions d’habitants. Klaus Schröder, directeur de l’Albertina, reste pourtant optimiste : « Si vous visitez une exposition merveilleuse, vous aurez envie de voir la prochaine. Je n’ai pas peur de la concurrence ! » Bien qu’ils conçoivent à ce que l’appétit du public grandisse, plusieurs autres institutions craignent de devoir augmenter leur budget de promotion, et ce aux dépens des expositions. Pour reprendre les mots d’Edelbert Köb, directeur du MuMoK : « La compétition [à Vienne] est devenue folle. »

L’Albertina ne fait pas que des heureux

Avec 435 000 visiteurs pour l’exposition « Dürer » à l’Albertina, « plus de personnes ont vu ces dessins de l’artiste en trois mois que durant ces cinq derniers siècles », confirme Klaus Schröder. Le directeur du musée est fier de ce succès. Après sa réouverture le 14 mars 2003, le musée a attiré 805 000 visiteurs jusqu’à la fin décembre, un chiffre renversant en comparaison des 350 000 attendus. La fréquentation de l’Albertina sur les douze premiers mois d’activité est proche du million, soit 20 fois plus que les 56 000 visiteurs de 1993, l’année précédant la rénovation. En 2003, 386 000 venaient de l’étranger – en particulier d’Allemagne et de Suisse –, 260 000 de Vienne et 159 000 du reste de l’Autriche. L’une des raisons de ce succès s’explique peut-être par une fermeture qui a duré une décennie. Mais le public a avant tout été attiré par les expositions et leurs promotions. Klaus Schröder a favorisé les grands noms de l’art – Edvard Munch, Albrecht Dürer, Gustav Klimt, Paul Klee et aujourd’hui Rembrandt (lire aussi page 8). De grande envergure, ces expositions réussissent à attirer du public tout en préservant une qualité scientifique – le catalogue Dürer de 580 pages s’est vendu à 24 000 exemplaires. Plus précisément, l’Albertina sait rendre ces manifestations plus agréables en exposant des tableaux aux côtés des œuvres sur papier. L’exposition « Dürer » comprenait 16 peintures et 200 œuvres sur papier, « Rembrandt » présente 30 tableaux et 150 œuvres sur papier. Le cocktail est réussi : les visiteurs s’en vont avec l’impression d’avoir vu une exposition d’art, plutôt qu’un « simple » lot de dessins et de gravures. Cette réussite a pourtant un prix. Nombreux sont les experts en dessin qui déplorent le manque de ressources financières réservées au cabinet d’arts graphiques, où possibilité est donnée aux spécialistes d’étudier les quelque 65 000 dessins et 900 000 gravures de la collection permanente. L’Albertina serait devenu un musée parmi d’autres… L’accès à la collection permanente s’est toujours révélé difficile et l’annonce que la rénovation de la salle d’étude ne serait effectuée qu’en 2009 a provoqué un tollé. Aussi Klaus Schröder nous a-t-il récemment confié que 4,5 millions d’euros avaient finalement été réunis pour les travaux. Il reste encore 900 000 euros à trouver avant le début du chantier, idéalement prévu pour cet automne pour une ouverture de la salle d’étude à l’été 2005. Comparée au budget annuel de l’Albertina (15,9 millions d’euros), cette somme semble relativement modeste. Le musée reçoit actuellement 5,7 millions d’euros chaque année du gouvernement et 10,2 millions d’euros proviennent de ses propres ressources (billets, mécénat, boutique, café…). Mais ses moyens financiers sont limités, d’après Klaus Schröder, qui souhaiterait que l’État autrichien lui apporte 2,5 millions d’euros supplémentaires tous les ans. - Les prochaines expositions de l’Albertina : « Michel-Ange » (16 juillet-10 octobre), « Rubens » (15 septembre-5 décembre), « De Goya à Picasso » (18 février-15 mai 2005), « Mondrian » (11 mars-19 juin 2005), « Kokoschka » (septembre-décembre 2005) et « Picasso tardif » (automne 2006).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°194 du 28 mai 2004, avec le titre suivant : Musées, la valse de Vienne

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