Dimanche 9 décembre 2018

Inauguration

L’Estonie ravive son histoire

Par Sophie Trelcat · Le Journal des Arts

Le 3 janvier 2017 - 892 mots

Le nouveau Musée national de l’Estonie accueille depuis octobre une collection ethnographique et folklorique, une balise dans l’affirmation de l’identité d’un pays marqué par les occupations.

TARTU - L’histoire de l’Estonie — un pays placé sur l’axe finno-ougrien — est marquée par des siècles de luttes pour son autonomie : colonisée et évangélisée au XIIIe siècle par les teutoniques chevaliers Porte-Glaive, puis annexée au royaume de Suède et à l’empire Russe, elle est indépendante pour la première fois en 1918. Une liberté éphémère, puisqu’elle fut placée sous le joug du IIIe Reich de 1941 à 1944 et ensuite occupée pendant cinquante ans par les Soviétiques qui déporteront une partie de sa population en Sibérie. Elle reconquiert son indépendance en 1991 alors qu’éclatait l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Dès lors, le pays souhaitait porter un regard neuf sur son histoire, sans en gommer toutefois les douloureux stigmates, et l’intention de construire un musée national apparaissait en 2000.

À 200 km de la capitale
Seize années plus tard, Toomas Hendrik Ilves, qui présidait encore le pays le jour de l’inauguration en octobre dernier, revendiquait le projet comme étant « une dette de gratitude à l’égard de ceux qui ont maintenu l’Estonie vivante durant des périodes noires, difficiles, et nourri ses espoirs ». Dans ce pays façonné par les influences étrangères, il s’agissait donc d’apporter la connaissance de l’histoire nationale à travers de simples objets du quotidien, car c’est cette histoire qui « donne le sens de l’indépendance de la république », ajoutait de son côté Tonis Lukas, directeur du musée. Bien qu’il ait été sans doute plus judicieux en termes de fréquentation de placer ce dernier dans la capitale Tallinn – située en bordure de mer et à deux heures de ferry de la Finlande –, le choix de l’implantation s’est porté sur la petite ville culturelle et étudiante de Tartu. C’est dans cette dernière qu’avait été créé dès 1909 un musée ethnographique abrité dans une ancienne demeure allemande que l’on peut encore apercevoir, juste à côté de la nouvelle institution, en lisière de la cité. Mais les collections avaient été dispersées durant l’occupation par l’URSS dans différents édifices. Aussi en 2004, un mouvement de regroupement local s’était mis en place, par ailleurs en lien avec le Kumu, musée d’art de Tallinn. Ce dernier cédait toutes ses pièces ethnographiques au Musée national de l’Estonie en préfiguration, lequel envoyait dans la capitale toutes les œuvres artistiques en sa possession.

Une muséographie écrasante
Ainsi était créée une collection spécifique et unique dans le pays visant à montrer les évolutions de la société en lien avec les différentes occupations. Celle-ci est divisée en deux sections permanentes : « Encounters » au rez-de-chaussée présente les collections d’objets les plus simples tels que des harpons de bois ou un traîneau montrant comment la population se déplaçait dans le pays, des canettes ou des chaussures témoins de l’occupation soviétique, des tee-shirts porteurs de messages contestataires… L’ensemble est hétéroclite et ces objets artisanaux sont pour certains très beaux, ils portent en eux le vécu du geste. Hélas, une muséographie écrasante avec de lourdes vitrines amenuise la poésie de ces derniers. En sous-sol, « Écho of the urals » retrace les origines de la culture estonienne à travers la présentation de différentes formes d’habitat en bois et de costumes traditionnels. Si cette partie verse forcément dans le pastiche kitsch, il n’en reste pas moins que certaines pièces sont superbes et ont du sens : les Estoniens portent encore facilement les vêtements folkloriques colorés qui correspondent chacun à une zone géographique. D’ailleurs, le jour de l’inauguration de nombreux visiteurs étaient ainsi vêtus. Des expositions temporaires, dont les thématiques sont façonnées en rapport avec les objets exposés, sont présentées dans des espaces annexes, lesquels occupent une grande partie du musée qui se veut aussi « un incubateur de culture » , tel que l’explique l’architecte Lina Ghotmeh (DGT architectes) qui poursuit : « les autres événements dans les espaces publics du musée, tels que les concerts ou les conférences, ont autant d’importance pour que les Estoniens construisent leur culture ». Bien qu’ayant intégré l’Union européenne en 2004, l’État n’a pas obtenu de financements européens pour la réalisation de ce musée national, dont le coût des travaux élevé à 65 millions d’Euros a été financé par le ministère de la Culture.

Un monotlithe radical et surréaliste

L’architecture du lieu, loin d’être un simple écrin, influe sur la vision de l’histoire, tant dans son parcours muséal que dans son insertion dans le site. Dérogeant au programme du concours, les architectes de l’agence DGT ont placé l’édifice sur une partie du site qui ne lui était pas allouée. Prenant la forme d’un monolithe de verre et de béton de 350 mètres de longueur pour 70 mètres de largeur, le musée avec sa toiture inclinée prolonge physiquement et visuellement une ancienne piste d’aviation de la base militaire soviétique qui occupait ce site de Raadi, en lisière de la ville. Longtemps, ces terrains furent interdits d’accès à la population. À l’intérieur de l’édifice, un axe majeur central accueille une des deux expositions permanentes, mais il est possible de briser le parcours en s’échappant dans des salles adjacentes ponctuant le parcours. Brisant toute idée chronologique, l’exposition est accessible depuis les deux entrées situées à chaque extrémité du bâtiment. Radical et surréaliste, ce monolithe affirme à l’échelle du paysage l’idée d’une utopie réifiée.

Légende photo

Musée National Estonien. © Photo : Takuji Shimmura.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°470 du 6 janvier 2017, avec le titre suivant : L’Estonie ravive son histoire

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