Dimanche 25 octobre 2020

Musée

Le Musée Delacroix cette pépite qui fait battre le cœur de Paris

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 26 juin 2017 - 1407 mots

PARIS

En décidant de faire revivre l’esprit d’Eugène Delacroix, un collectif d’artistes, dont Maurice Denis, a donné naissance à l’un des musées les plus charmants de la capitale.

C’est l’un des secrets les mieux gardés de Paris. Un musée de caractère lové au cœur de Saint-Germain-des-Prés, mais encore à l’écart des circuits touristiques. Pourtant, le Musée national Eugène Delacroix a tout pour plaire. À commencer par son emplacement, un havre de paix derrière la célèbre église du sixième arrondissement. La placette, assurément l’une des plus charmantes de la capitale, constituait sous l’Ancien Régime l’avant-cour du palais abbatial, et ses immeubles les communs du palais. Au fil du temps, cette rue aux airs de village a irrésistiblement attiré les artistes : le sculpteur Antoine Étex vécut ici, tandis que Bazille, Monet, Balthus, sans oublier Maurice Denis y établirent leur atelier. Mais son hôte le plus illustre, et le seul dont le séjour est encore palpable, est évidemment Delacroix.
 

Entre l’église Saint-Sulpice et l’Institut de France

À l’abri derrière la lourde porte du numéro 6 de la rue de Furstenberg, se dissimule ainsi son ultime lieu de vie et de création. Après avoir gravi un étroit escalier, le visiteur découvre avec bonheur le dernier appartement du peintre, puis un majestueux atelier érigé, d’après ses plans, dans un joli jardin dont la présence est indétectable depuis l’extérieur. En 1857, Delacroix avait dû se résoudre à quitter le quartier de la Nouvelle-Athènes, qu’il aimait tant, pour s’installer à proximité de l’église Saint-Sulpice afin d’achever le décor de la chapelle des Saints-Anges. Souffrant depuis plusieurs années, il voulait à tout prix terminer son œuvre et devait donc être le plus proche possible du site. Ce déménagement rive gauche s’explique aussi, sans doute, par le désir du maître de se rapprocher de l’Institut de France où il venait enfin d’être élu membre de l’Académie des beaux-arts, après six tentatives infructueuses. « Mon logement est décidément charmant », note-t-il dans son journal. « La vue de mon petit jardin et l’aspect riant de mon atelier me causent toujours un sentiment de plaisir. » On ne peut qu’acquiescer. Et pourtant, ce lieu évocateur et symbolique a bien failli disparaître à jamais.
 

Une aventure patrimoniale semée d’embûches

Quand le peintre s’éteint en 1863, il n’a pris aucune disposition pour préserver son cadre de vie et de travail, ni pour créer un musée personnel ; bien au contraire. Célibataire et sans enfant, il indique dans son testament que l’intégralité du contenu de son atelier devait être vendue, hormis quelques œuvres et objets qu’il léguait à ses proches. Et, malgré sa réputation, le lieu n’a pas été sanctuarisé après sa disparition, mais tout simplement remis sur le marché. Divers locataires occupent ensuite l’appartement et l’atelier jusqu’à ce que le propriétaire, Charles-Ernest-Georges Panckoucke, résilie le bail en 1928. La rumeur court alors que ce dernier souhaite faire démolir l’atelier et convertir le site en garage ! Face à cette menace imminente et irréversible, un collectif d’artistes et de personnalités se forme autour du peintre Maurice Denis. Cette Société des amis d’Eugène Delacroix réunit entre autres Matisse, Signac, Vuillard, mais aussi André Joubin, l’éditeur de la correspondance de l’artiste, Raymond Escholier, conservateur au Musée Victor Hugo, ainsi que des collectionneurs. La Société se mobilise pour sauvegarder le site et tente de le faire classer monument historique. Peine perdue, car la protection ne sera accordée qu’en 1991, et encore il ne s’agit que d’une inscription et non d’un classement. Heureusement, les admirateurs de Delacroix parviennent à convaincre le propriétaire d’abandonner son funeste dessein et de leur louer l’atelier. Forte de ce succès, la Société envisage un projet plus ambitieux et commence à constituer une collection en vue de l’ouverture au public en 1932. Malgré de fortes dissensions au sein du groupe dont les membres ne partagent pas la même vision de ce que doit être le futur musée, l’orientation voulue par Denis est décisive : le site ne sera pas un mausolée mais un lieu de mémoire et de rencontre avec l’esprit de la création de Delacroix.


Retrouver l’atmosphère spirituelle du maître

Contrairement aux établissements monographiques créés par un artiste, ses descendants ou ses élèves, le Musée national Eugène Delacroix est né sans collection et à l’instigation de personnalités qui n’ont pas connu le maître. Cette double particularité induit un positionnement singulier et une approche moins sentimentale, plus objective. Plutôt que de chercher à reconstituer l’appartement et l’atelier tels qu’ils étaient de son vivant, ce comité de préfiguration atypique a tenté de « rétablir l’atmosphère spirituelle du lieu en exposant des œuvres propres à évoquer la mémoire du maître ». Progressivement, les dons affluent, notamment de la part des Amis. Le baron Vitta, le docteur Viau ou encore Paul Jamot se montrent particulièrement généreux, tout comme le graveur Étienne Cournault qui avait hérité de son grand-père Charles des objets rapportés du Maroc par Delacroix. Au fur et à mesure, le musée se dote d’une importante collection à la tonalité résolument intimiste. Riche d’environ mille trois cents pièces, elle est par ailleurs la seule à présenter aujourd’hui, dans un même écrin, toutes les facettes du génie : le peintre, le dessinateur, le graveur et l’écrivain.

 

 

L’exposition "Maurice Deniset Eugène Delacroix"
Lieu au destin singulier, le Musée national Eugène Delacroix n’avait jamais raconté son histoire dans une exposition, ni consacré d’ouvrage à cette attachante aventure artistique et patrimoniale. C’est désormais chose faite. L’exposition dévoile les coulisses de la création de l’établissement à l’instigation d’une poignée d’historiens, de collectionneurs et d’artistes, sous la houlette de Maurice Denis. La première partie du parcours, déployée dans les différentes pièces de l’appartement, a une tonalité archivistique. Elle rassemble des objets et des documents racontant le sauvetage du dernier lieu de vie et de travail de Delacroix et sa transformation en musée. La deuxième partie, présentée dans l’atelier, explore en revanche l’admiration de Denis et de ses acolytes pour leur illustre aîné et la manière dont ils se sont approprié Delacroix comme maître. Cette section propose quelques rapprochements inédits et efficaces, dont un très beau dialogue entre Delacroix et Denis autour du thème marial.
Isabelle Manca
 
« Maurice Denis et Eugène Delacroix, de l’atelier au musée »,
jusqu’au 28 août 2017. Musée national Eugène Delacroix, 6, rue de Furstenberg, Paris-6e. Ouvert de 9 h 30 à 17 h 30, sauf les mardis. Nocturne jusqu’à 21 h tous les premiers jeudis du mois. Tarif plein : 7 €. Gratuit les premiers dimanches du mois. Commissaire : Dominique de Font-Réaulx. www.musee-delacroix.fr
Meuble à peinture
Disparu sans descendance directe, Delacroix a laissé un testament très détaillé. Il a notamment choisi de donner la quasi-totalité des objets qui avaient constitué son cadre de vie à ses proches, ses amis et sa fidèle gouvernante Jenny Le Guillou. Lors de la création du musée, de nombreux objets emblématiques ont pu regagner l’ultime lieu de vie et de création de l’artiste, dont le mobilier d’atelier. Son chevalet et ses meubles à peinture comptent aujourd’hui parmi les reliques les plus émouvantes.
Madeleine dans le désert, 1845
Présenté à l’Exposition universelle de 1855, ce surprenant tableau est incontestablement la composition religieuse la plus atypique de la carrière de Delacroix. Icône du musée, ce chef-d’œuvre était aussi l’un des tableaux préférés de Charles Baudelaire. Le poète-critique était littéralement subjugué par cette tête de Madeleine « renversée, au sourire bizarre et mystérieux, et si surnaturellement belle qu’on ne sait si elle est auréolée par la mort, ou embellie par les pâmoisons de l’amour divin ».
George Sand habillée en homme, 1834
En 1834, Delacroix est sollicité par la Revue des deux mondes pour exécuter le portrait de l’écrivaine afin d’illustrer la publication de Lélia dans ses colonnes. Cette commande scelle le début d’une profonde amitié entre les deux artistes. Sand en pleine rupture amoureuse avec Musset trouve un confident en Delacroix, qui traduit sa vulnérabilité et son chagrin dans ce portrait à fleur de peau, tranchant radicalement avec ses représentations canoniques où elle pose en femme forte et déterminée.
Objets marocains
Épopée fondatrice du courant orientaliste, le voyage de Delacroix au Maroc en 1832 a eu une influence décisive sur l’évolution de sa peinture. Si l’on sait que l’artiste a rapporté quantité de notes et de croquis de ce périple, on ignore souvent qu’il en a aussi ramené de nombreux objets achetés sur place. Des céramiques, des bijoux, des djellabas, des pantoufles, mais aussi des armes. Une partie de ces objets est toujours exposée dans le musée, participant grandement à la magie des lieux.

 

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°703 du 1 juillet 2017, avec le titre suivant : Le Musée Delacroix cette pépite qui fait battre le cœur de Paris

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