Patrimoine

PATRIMOINE ARCHITECTURAL ET NATUREL

Le domaine de Grignon partira-t-il à la découpe ?

Par Sindbad Hammache · Le Journal des Arts

Le 9 juin 2021 - 1047 mots

GRIGNON

Mis en vente par l’État, le site, qui accueille pour quelques mois encore l’école AgroParisTech, abrite un riche patrimoine architectural. Certains projets de rachat pourraient cependant menacer l’intégrité du domaine. Des étudiants défendent une alternative respectueuse de sa valeur patrimoniale.

Grignon (Yvelines).À Grignon, la concentration d’éléments patrimoniaux, tous d’importance majeure, donne la mesure du caractère exceptionnel de ce site, campus des étudiants d’une école d’agronomie depuis deux siècles, aujourd’hui l’AgroParisTech (Institut des sciences et industries du vivant et de l’environnement), ancien Institut national agronomique. Mis en vente par l’État afin de financer le déménagement de l’école sur le plateau de Saclay, le domaine est convoité. Trois candidatures, dont deux portées par des sociétés foncières immobilières, pourraient ouvrir la porte au démembrement du site en parcelles à vendre. La troisième offre, « Grignon 2026 », est le fruit du regroupement d’anciens de l’école, soutenus par la Communauté de communes Cœur d’Yvelines : c’est la seule proposition qui garantit de préserver le domaine dans son intégrité.

Sur place, ce sont les étudiants de première année, pensionnaires du domaine, qui exigent un projet en cohérence avec la vocation d’enseignement du lieu et respectueux de sa valeur patrimoniale. En mars, c’est en occupant leur école qu’ils ont réussi à faire exister ce projet médiatiquement et à porter leurs revendications jusqu’au bureau de Julien Denormandie, ministre de l’Agriculture et ancien élève d’AgroParisTech, ainsi qu’à la direction de l’Immobilier de l’État (anciennement France Domaine). Alors que le choix du candidat lauréat devait être tranché à la mi-mai par le gouvernement, la décision a été repoussée au mois de juillet : les étudiants ont transmis la liste des critères d’après lesquels ils aimeraient voir le jury sélectionner le projet lauréat. Ils se sont attelés également à la constitution d’un projet propre, en cohérence avec leur conception de l’agronomie.

Si l’histoire du domaine commence au XVIIe siècle, les différentes strates patrimoniales s’empilent jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Cédé en 1582 à Pomponne de Bellièvre, surintendant des finances d’Henri III, ce domaine royal devient le fief de la famille de Bellièvre au XVIIe siècle. En 1636, Nicolas de Bellièvre y édifie un château emblématique du style Louis XIII, avec ses parements en briques et sa régularité à l’antique, que l’on retrouve place des Vosges à Paris ou place Ducale à Charleville-Mézières (Ardennes).

Réaménagé sous l’Empire, le corps central du château conserve dans ses étages des boiseries et stucs, particulièrement spectaculaires dans la salle dite « Bessières », qui accueille aujourd’hui réunions et séminaires. On retrouve également des traces de l’histoire récente du lieu, transformé en école d’agronomie en 1826. Une grande toile marouflée réalisée par Jules Émile Zingg, peintre moderniste de la ruralité, pour l’Exposition universelle de 1937 surplombe ainsi l’escalier menant au premier étage, qui, lui, conserve son aspect monumental du XVIIe siècle. Dehors, les deux corps de bâtiment abritant les communs du château ont perdu leur distribution intérieure originelle, mais leur aspect extérieur conserve l’harmonie générale du lieu tel qu’il fut pensé par la famille de Bellièvre.

En face du château et partout autour, c’est l’histoire scientifique de l’école d’agronomie qui forme la seconde couche patrimoniale du domaine. La maison du directeur, édifiée en 1867, présente toutes les caractéristiques de l’architecture de villégiature du XIXe siècle, tout en s’intégrant au style Louis XIII du château. Entre la forêt du domaine et le château, le pavillon Dehérain est un témoignage à la fois de l’architecture de la fin du XIXe siècle et de l’enseignement scientifique du début du XXe siècle : réaménagé dans les années 1930, le lieu a conservé les paillasses et boiseries du laboratoire, ainsi qu’un bel amphithéâtre Art déco, aujourd’hui inaccessible. Le grand laboratoire, qui était le siège du blocus des étudiants en mars, se signale quant à lui par sa verrière remarquable et sa charpente métallique évoquant discrètement l’Art nouveau.

Plus haut, c’est une autre charpente qui frappe par son aspect patrimonial : celle de l’ancienne bergerie, transformée en écurie pour la société hippique du domaine. Conçue en 1826 par l’ingénieur et cofondateur de l’Institut royal d’agronomie de Grignon, Antoine Rémy Polonceau, cette structure en bois apparaît comme précurseur des systèmes en métal que Camille Polonceau, son fils, développera quelques années plus tard pour les gares parisiennes.

À ces éléments architecturaux s’ajoute le patrimoine naturel du domaine, avec notamment son arboretum centenaire, qui dénombre plus de 120 essences d’arbres différentes. Grignon compte également un site géologique protégé depuis 2018, et qualifié d’« exceptionnel » par l’Inventaire national du patrimoine naturel pour la richesse et la diversité des fossiles qu’il contient. Le domaine accueille par ailleurs le Musée du vivant, fermé au public depuis 2000, une importante collection principalement constituée par les archives de l’agronome René Dumont et le patrimoine mobilier d’AgroParisTech.

Le PSG voulait racheter le domaine en 2016

Dernière strate patrimoniale : Grignon est un lieu de mémoire pour la Résistance française durant la Seconde Guerre mondiale. Le directeur de l’école, Eugène Vandervynckt, était un agent du réseau Prosper, qui diffusait ses informations depuis les serres du domaine grâce à la princesse indo-britannique Noor Inayat Khan. Déportés dans les camps de concentration, les résistants de Grignon sont honorés aujourd’hui par plusieurs plaques commémoratives. D’autres lieux de mémoire ponctuent le domaine, comme le monument aux élèves de l’école morts pour la patrie, ainsi que plusieurs monuments remarquables célébrant les directeurs successifs de l’institut.

Déjà menacée en 2016 par un projet de rachat par le Paris Saint-Germain Football Club, qui souhaitait en faire son nouveau centre d’entraînement, l’intégrité des 300 hectares du domaine pourrait être mise en danger par la vente. Si les projets soumis à l’État restent encore confidentiels, les étudiants y ayant eu accès affirment que la proposition du promoteur Altarea-Cogedim prévoit la découpe de certaines parties du domaine destiné à la vente. Le projet de Grand Paris Aménagement, société d’aménagement et foncière publique présidée par Valérie Pécresse, n’apporterait pas non plus de garanties suffisantes sur ce point. Porté par le même groupe d’anciens élèves qui avait découragé la tentative d’achat du PSG, le projet « Grignon 2026 » prévoit d’implanter un centre international dévolu à l’agriculture dans le domaine, dont les activités autofinanceraient la préservation de l’ensemble patrimonial et sa restauration. Protégé au titre des monuments historiques, le domaine ne bénéficie que d’une inscription, là où un classement – protection la plus haute – serait largement justifié.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°569 du 11 juin 2021, avec le titre suivant : Le domaine de Grignon partira-t-il à la découpe ?

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