Préhistoire

"Il faut parler d’une invention de la préhistoire plutôt que d’une découverte"

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 21 mai 2019 - 1076 mots

Rémi Labrusse et Maria Stavrinaki sont commissaires, avec Cécile Debray, de l’exposition « Préhistoire, une énigme moderne », au Centre Pompidou.

Le concept de « préhistoire » n’apparaît qu’au XIXe siècle : que pensait-on du passé de la Terre et de l’homme auparavant ?

Maria Stavrinaki -  On se fondait surtout sur le récit biblique. Cependant, dès la Renaissance, on commence à s’interroger sur ces formes étranges qu’on découvre dans le sous-sol : les fossiles. Léonard de Vinci, par exemple, se pose des questions à leur sujet. Cet intérêt pour le passé lointain de la Terre prend de l’ampleur avec les Lumières, et le mouvement de sécularisation qui l’accompagne. Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, le naturaliste Buffon étire les temps cosmique et terrestre, tout en restreignant cette durée aux limites que l’intelligence, selon lui, peut concevoir : il recule l’âge établi par les textes bibliques pour la création de la Terre – quelques milliers d’années – à soixante-quinze mille ans. Puis, au début du XIXe siècle, Georges Cuvier, le père de la paléontologie, donne de nouvelles bases à la géologie en postulant une série de catastrophes successives qui auraient formé, en accéléré, le visage de la Terre. Ainsi, peu à peu, les récits du passé géologique deviennent plus « rationnels », et le temps de la Terre se dilate et s’épaissit.

Comment le mot « préhistoire » apparaît-il ?

M. S.  - Il surgit d’abord au début du XIXe siècle sous la forme d’un adjectif, dans les pays scandinaves. En 1837, ce mot est récupéré, en français, par le linguiste Adolphe Pictet, pour qualifier la langue indo-européenne, qui constituerait la « préhistoire » des langues européennes. Le concept de « préhistoire » a donc été aussitôt récupéré par les sciences humaines : la « préhistoire » n’apparaît pas comme une simple question archéologique mais concerne tous les savoirs humains. Le fantasme des origines est commun à l’archéologie, à la linguistique, à la psychanalyse ou à l’ethnologie.

Rémi Labrusse  - Il faut donc parler d’une « invention » de la préhistoire, qui correspond à une révolution dans les représentations du temps, plutôt que d’une découverte. On y distingue la géologie, la paléontologie et la préhistoire au sens strict – centrée sur l’aventure humaine. Pour l’exposition, nous avons pris le parti d’associer ces trois aspects et d’intégrer dans le concept de « préhistoire » l’idée d’une Terre sans les hommes, pour nous interroger sur l’imaginaire véhiculé globalement par ce temps immémorial.

Quelle fut la découverte archéologique majeure au XIXe siècle ?

M. S.  - On sait, au XIXe siècle, que la Terre est immensément vieille, et on soupçonne que, dans la mesure où toute espèce a un passé paléontologique, l’homme doit en avoir un aussi ! Cependant, même si les fouilles archéologiques se développent au cours des années 1830 et 1840, il faut attendre 1859 pour avoir la preuve inébranlable que l’homme a pu être contemporain d’espèces éteintes : une hache, retrouvée dans une strate profonde, avec des os d’animaux disparus, atteste métonymiquement son existence 30 000 avant notre ère. Une brèche s’ouvre dans le temps.

Ces découvertes sont-elles diffusées au grand public ?

R. L. - En 1867, à l’Exposition universelle, cinquante et un objets préhistoriques sont exposés dans une vitrine de « l’art dans les cavernes » et font sensation. Trois d’entre eux, d’époque magdalénienne (vers – 16 000 ans), seront d’ailleurs exposés au Centre Pompidou : le mammouth de la Madeleine, fragment d’une défense de mammouth sur lequel est gravé un mammouth, une statuette appelée communément Vénus impudique en raison de sa vulve très apparente et un propulseur représentant un mammouth, acquis par le British Museum en 1887. Il faut dire que l’invention de l’idée de préhistoire humaine, avec l’art en son centre, est, au départ, une affaire essentiellement franco-anglaise.

Ces artefacts sont-ils aussitôt reconnus comme de l’art par les Français et les Anglais ?

M. S.  - Les qualités artistiques de l’art mobilier sont rapidement reconnues. Ainsi, dès 1861, le préhistorien français Édouard Lartet publie un texte où il évoque la délicatesse des représentations symboliques sur des outils qu’il vient de découvrir, mais il ne souligne guère l’originalité de sa découverte – tout au contraire. Puis, en 1864, il rédige une publication commune avec l’Anglais Henry Christy. Dans cette dernière, les deux préhistoriens assument leur découverte, en soulignant qu’il n’y a pas de « progrès » dans l’art. Celui-ci apparaît aussi parfait que les sculptures de Phidias dès l’origine.

R. L.  - Les débats autour de la notion de progrès en art ne portent pas sur la qualité des œuvres, qu’on compare volontiers à celles de l’Antiquité ou de la Renaissance, mais sur l’intention de l’artiste, qu’on a tendance à considérer, au départ, comme quasi instinctive et dépourvue de contenu symbolique. Il faut attendre la reconnaissance de l’authenticité des grottes ornées pour que cette conception d’un art de pure jouissance, meublant les loisirs, cède le pas à des hypothèses sur sa valeur magique ou métaphysique.

M. S.  - Si on n’avait pas découvert l’art pariétal, l’art préhistorique aurait certainement été regardé comme un art naïf ou équivalent ! La première grotte ornée, celle d’Altamira, est découverte en 1879, mais personne ne croit à son authenticité, sinon son découvreur. La première reconnaissance officielle a lieu autour de 1900. En 1902, le préhistorien Émile Cartailhac écrit son Mea culpa d’un sceptique, où il reconnaît l’authenticité des grottes ornées après vingt-cinq ans de méfiance acharnée, en se rendant à l’évidence de la fréquence des grottes ornées et de la cohérence entre l’art mobilier et l’art pariétal.

Pourquoi tant de résistance à reconnaître l’authenticité de l’art pariétal ?

R. L.  - Parce que ce dernier implique la reconnaissance d’une dimension spirituelle des peintures. Pénétrer dans une grotte profonde muni d’une torche pour réaliser ces compositions monumentales, avec des animaux très choisis, suppose toute une civilisation, une vision du monde très élaborée. Cet art est cependant peu à peu accepté, notamment par comparaison avec celui de certains peuples existants, dits « primitifs » ou « sauvages » à l’époque : principalement les peuples du Grand Nord, les « Bushmen » d’Afrique australe et les Aborigènes d’Australie

Pourquoi l’impact de l’art préhistorique sur l’art occidental semble-t-il moins important que celui des arts premiers ?

R. L.  - Longtemps, l’idée d’un art préhistorique – celle de fresques peintes au fin fond des cavernes, d’objets sculptés par des gens qui vivaient il y a des dizaines de milliers d’années – a compté plus que les œuvres elles-mêmes. Cette idée d’un temps immémorial où l’humanité existait sans qu’on ne puisse rien en dire était et reste totalement bouleversante. Or, l’histoire de l’art se concentre sur les rapprochements formels…

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°724 du 1 juin 2019, avec le titre suivant : Il faut parler d’une invention de la préhistoire plutôt que d’une découverte"

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