Mardi 10 décembre 2019

Politique - Restitutions

ENTRETIEN

Emmanuel Pierrat, avocat au barreau de Paris : « La question des restitutions doit se traiter au cas par cas »

Emmanuel Pierrat est avocat au barreau de Paris, écrivain et conservateur du Musée du barreau de Paris.

Par Olympe Lemut · Le Journal des Arts

Le 23 octobre 2019 - 908 mots

PARIS

Le dernier ouvrage de ce spécialiste de la propriété intellectuelle, « Faut-il rendre des œuvres à l’Afrique ? », décrypte le débat sur les restitutions d’objets africains, et démontre les partis pris du rapport Savoy-Sarr de novembre 2018.

L'avocat Emmanuel Pierrat est aussi collectionneur d'arts premiers. © Photo Livia Saavedra
L'avocat Emmanuel Pierrat est aussi collectionneur d'arts premiers.
© Photo Livia Saavedra
Le principal biais des deux auteurs du rapport, Bénédicte Savoy et Felwine Sarr, n’est-il pas de considérer tout objet africain en France comme volé, ce que vous nommez le « renversement de la charge de la preuve » ?

Oui, il y a dans le rapport une présomption de culpabilité, ce qui est déroutant culturellement, historiquement et un peu juridiquement aussi. C’est un principe que l’on n’a pas pour d’autres cas, comme la spoliation des biens juifs, un cas grave : dans ce cas on considère que c’est aux familles d’apporter la preuve qu’elles ont été dépouillées. Je ne vois pas pourquoi on renverserait ce principe d’un seul coup. La consultation juridique par les deux auteurs a par ailleurs été faite au minimum selon moi, comme la consultation des conservateurs de musée. Il y a un prisme de lecture générale qui est : « on rend tout » et « tout le monde est coupable ». Je ne suis pas arc-bouté contre l’idée qu’il faut un débat, mais je pointe dans le livre les choses caricaturales et les positions les plus outrancières, des deux côtés.

Au vu de l’histoire, du statut des collections muséales et de la complexité du droit, il faudrait procéder au cas par cas ?

Faire des généralités ce serait ne pas rendre justice à l’histoire : mettre sur le même plan des pillages caractérisés, violents, comme à Abomey [Bénin], et la création à Dakar du musée d’art africain porté par Théodore Monod puis celui par Léopold Sédar Senghor, c’est absurde. La question doit être traitée objet par objet, et pas État par État ou nation par nation, à cause du découpage des frontières hérité du colonialisme.

Je ne fais pas partie de ceux qui sont contre les restitutions, je pense que l’on peut trouver des solutions, mais il n’y a pas de solution globale ! On ne peut pas comparer les achats d’objets par la mission [ethnographique, NDLR] Leiris (« Dakar-Djibouti ») avec ceux effectués au Congo belge du temps de Leopold II. Donc ce que je n’aime pas dans ce rapport, c’est la généralisation hâtive, comme je n’aime pas la position de certains membres du marché de l’art pour qui « on ne rend rien et on ne veut même pas débattre ». Pour moi le débat n’a pas eu lieu dans de bonnes conditions et pour l’instant il est arrêté, mais c’est provisoire. La position officielle de la France depuis juillet 2019, c’est de rendre les dix-sept objets réclamés par le Bénin, et pour le reste on fera de la coopération, des prêts, ce qui signifie « on ne rend rien »… Le débat peut s’enflammer à nouveau.

Où en sont à ce jour les demandes de restitutions des pays africains ?

Il y a cinq demandes officielles, mais elles sont très variées : cela va de ceux qui veulent qu’on leur rende tout jusqu’à des pays comme la Côte d’Ivoire ou le Bénin qui ont fait des listes d’objets. Certains individus s’expriment aussi sans être mandatés, comme l’ancien directeur du Musée national du Mali à Bamako.

Ce rapport ne fait-il pas resurgir le débat sur ce qu’est un musée en Afrique au XXIe siècle ?

Effectivement, d’abord il y a la question de ce qu’est un musée aujourd’hui, et au fond, c’est la question du musée universel, comme le dit intelligemment [l’historien de l’art] Éric de Chassey. Pour moi l’universel est l’incarnation de ce que doit être un musée. Cette idée est reniée par les partisans des restitutions : ils en arriveraient à nier certains musées africains qui ont le mérite de ne pas être des musées locaux, comme le Musée des civilisations noires à Dakar. Ce n’est pas un jugement de valeur de ma part sur les musées locaux ou spécialisés, je tiens à le préciser. Dans le rapport, la question du musée ne se pose même pas, sauf lorsqu’il préconise implicitement la création de musées d’art local. Il faut donc se demander quel type de musée construire en Afrique, et se méfier au passage des effets d’annonce autour de nouveaux musées !

En Afrique, aujourd’hui, les musées qui se portent bien sont rares, ils se comptent sur les doigts d’une main, mais il existe aussi des musées qu’il faut encourager et améliorer. Enfin il y a les musées à faire naître, à imaginer, en respectant deux ou trois critères incontournables : certains pays comme la Côte d’Ivoire en sont tout à fait capables. Je ne suis pas sûr qu’il faille commencer par donner ou rendre des œuvres pour faire des musées. Et je ne vais pas revenir sur l’exemple connu du musée de Tervuren (Africa Museum, Belgique), qui a rendu plusieurs objets à Kinshasa (Congo), avec la suite que l’on connaît [lire le JdA no 520, 29 mars 2019].

Je refuse cependant que cela soit un argument pour dire qu’ailleurs en Afrique les musées ne pourraient pas se faire et qu’il ne faut rien rendre. Un des autres défis que le rapport n’aborde pas, c’est celui de faire revenir en Afrique les conservateurs et les gens formés : le problème n’est pas de rendre des œuvres à l’Afrique mais de rendre à l’Afrique ses chercheurs.

Emmanuel Pierrat, Faut-il rendre des œuvres d’art à l’Afrique ?, éd. Gallimard, coll. « Hors série connaissance », Paris, 2019, 288 pages.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°531 du 18 octobre 2019, avec le titre suivant : Emmanuel Pierrat, avocat au barreau de Paris : « La question des restitutions doit se traiter au cas par cas »

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