Dimanche 8 décembre 2019

Coup de théâtre

Eli Broad préfère sa fondation

Le Journal des Arts

Le 29 janvier 2008 - 821 mots

Eli Broad a finalement décidé de seulement prêter les œuvres de sa collection, un ensemble prestigieux d’art contemporain qu’il devait donner au Los Angeles County Museum of Art

LOS ANGELES - Le Broad Contemporary Art Museum (BCAM), qui sera inauguré le 16 février au cœur du Los Angeles County Museum of Art (Lacma), illustre la manière dont les collectionneurs ont pris l’ascendant sur les musées. Pour concevoir un édifice à son nom, le milliardaire philanthrope Eli Broad avait choisi l’architecte Renzo Piano, déboursé 56 millions de dollars pour les travaux et versé 10 millions de dollars pour les acquisitions. Mais contre toute attente, il a finalement accepté de prêter, et non pas de donner, à l’institution les œuvres de sa collection, soit 1 600 pièces détenues par la Broad Art Foundation et 400 autres conservées à titre privé. Si le collectionneur a financé ce musée qui portera son nom, il n’en prendra pas en charge les frais de fonctionnement.

Un mécène incontournable
À 74 ans, Eli Broad est le mécène le plus puissant de la scène culturelle à Los Angeles. En tant que vice-président du Lacma, il aurait joué un rôle décisif dans le recrutement de Michael Govan pour diriger le plus grand musée encyclopédique de l’Ouest des États-Unis et pour superviser l’intégration de sa collection d’art contemporain au sein du musée. Il y a peu, Eli Broad disait vouloir faire don de sa collection à un ou plusieurs musées, et chacun s’attendait à ce que le BCAM en soit le principal bénéficiaire. Mais lors d’un entretien publié en décembre, il a fait part de sa volonté de conserver les œuvres dans sa propre fondation, établie en 1984 pour faciliter les prêts aux musées. Il octroierait seulement au Lacma un droit à la priorité sur toutes les autres demandes de prêts.
Cette décision a été taxée à Los Angeles de « trahison », mais dans une série d’entretiens, Michael Govan, Andrew Gordon, le président du musée, Joanne Heyler, la directrice de la fondation Broad, et Eli Broad en personne nous ont confié que le contrat de 60 millions de dollars signé par le mécène et le Lacma en 2003 n’avait jamais compris de clause stipulant le don de l’ensemble ou d’une partie de la collection. D’après ce contrat, l’accrochage du BCAM devrait comprendre environ deux cents œuvres de la fondation et d’autres collections particulières, assorties de pièces du Lacma et de prêts divers. Le quota d’œuvres Broad variera ; aucun minimum n’est imposé et aucune pièce spécifique n’est citée. Michael Govan explique qu’à l’exception des œuvres que le couple Broad souhaite conserver à titre privé, le musée pourra emprunter « quasiment tout ce qu’il voudra ». Selon Eli Broad, sa collection privée sera à terme donnée à la fondation et aucune œuvre ne sera vendue. Ce contrat sera renégocié au décès du couple Broad.
La décision d’Eli Broad remonte à 2007 : « Au fur et à mesure que la collection s’agrandissait, notre réflexion a évolué et nous avons réalisé qu’il n’était pas pratique d’en faire don à un ou plusieurs musées si l’on voulait qu’elle soit exposée. Alors pourquoi ne pas créer un nouveau modèle, une collection commune au sein d’une fondation et la rendre accessible à quiconque voudrait l’exposer ? [...] Chaque musée souhaite avoir sa propre collection, mais je ne pense pas que ce soit une bonne idée pour les musées, pour ce qui concerne l’art contemporain en particulier, de continuer à acheter des œuvres identiques à de tels prix. Pourquoi ne forment-ils pas des collections communes pour les partager ? », demande-t-il, ajoutant que sa fondation prendrait en charge les frais de stockage, d’assurance et de conservation, tandis que le musée payerait pour le transport. Il précise que les dispositions fiscales n’ont en aucune manière influencé sa décision.
D’ici quelques années, Eli Broad entend déménager sa fondation, actuellement dans un entrepôt de Santa Monica, vers un plus grand complexe de Los Angeles. L’espace d’exposition sera comparable à celui de Santa Monica, mais il ne se posera pas en musée concurrent. Les prêts seront toujours décidés par le conseil d’administration où, après le décès du couple Broad, siégeront des professionnels de musées comme le Lacma.
Michael Govan tentera d’obtenir la crème de la collection Broad de manière permanente, et le philanthrope n’y aurait donné aucune contre-indication. « Le titre de propriété n’est pas une fin en soi », avance le directeur du Lacma. Il ne voit pas pourquoi Eli Broad ferait don de sa collection de son vivant, alors qu’il continue à collectionner et prend plaisir à fréquenter le monde de l’art et à accorder des prêts – la Broad Art Foundation a accordé sept mille prêts à quatre cents institutions. « Mais à sa mort, je pense qu’il doit réfléchir à la meilleure manière de gérer le futur de sa collection. Aura-t-il pour partenaire des musées comme le Lacma ? C’est certainement ce que je lui conseillerais ».

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°274 du 1 février 2008, avec le titre suivant : Eli Broad préfère sa fondation

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