Vendredi 22 février 2019

Église et État se séparent sur la gestion patrimoniale

La France compte plus de 32 000 églises, 6 000 chapelles et 87 cathédrales

Le Journal des Arts

Le 1 avril 1996 - 1601 mots

Propriétés des communes, les églises sont mises à la disposition du clergé depuis la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État. Cette situation ambiguë entraîne quelques conflits quand il s’agit de gérer ce patrimoine.

PARIS - "Une église est faite pour le culte. Il ne faut pas que cela devienne un musée", déclare le Père Bernard Violle, délégué à la Commission diocésaine d’art sacré de Paris. "Le clergé a tendance à considérer que le monument doit se plier à la liturgie, nous pensons le contraire", remarque de son côté Maryvonne de Saint-Pulgent, directeur du Patrimoine au ministère de la Culture. Depuis la loi sur la séparation de l’Église et de l’État du 9 décembre 1905, qui a consacré la propriété de l’État sur les cathédrales et celle des communes sur les églises et chapelles construites avant cette date, la gestion du patrimoine religieux provoque quelques conflits entre le clergé et l’administration.

Les exigences du culte et ceux de la protection du patrimoine sont loin d’être identiques. L’enjeu est pourtant de taille. Le ministère de la Culture a recensé, en 1987, 32 000 églises et environ 6 000 chapelles en France, sans compter les 87 cathédrales toutes classées monuments historiques. Seules les églises construites après 1905 échappent à la tutelle publique et appartiennent à l’association diocésaine présidée par l’évêque.

Selon la loi, la commune est propriétaire de l’édifice lui-même et de son mobilier, qu’elle met à la disposition du clergé pour l’exercice du culte. Elle prend à sa charge l’entretien et la restauration de l’édifice, mais ne finance pas l’éclairage, le chauffage ou les dépenses cultuelles, qui incombent au clergé. Aucuns travaux ne peuvent être entrepris sans l’accord de la commune, et le curé ne peut vendre les objets ou les déplacer à l’extérieur sans autorisation du maire. Si l’église est en outre inscrite ou classée monument historique, il doit obtenir l’accord des Monuments historiques. En revanche, le curé, qui détient les clés, a le pouvoir de réglementer l’usage de l’église et de décider des heures d’ouverture.

L’après Vatican II
Par le passé, le clergé a parfois "oublié" de demander l’autorisation du maire pour réaménager son église. Dans les années soixante, après le concile de Vatican II, il a voulu se débarrasser d’une partie du mobilier qu’il jugeait trop ostentatoire et ne correspondant plus à la nouvelle liturgie plus austère. Les clôtures de chœur, les bancs de communion, les chaires étaient désormais considérés comme inutiles. C’est ainsi qu’en 1964, le curé de Saint-Roch, à Paris, a vendu en toute illégalité à un antiquaire des lustres du XVIIIe siècle. L’affaire avait été enterrée à l’époque par l’administration, et les lustres décorent aujourd’hui un salon à New York. Autre exemple, celui d’un curé breton qui a cédé à un récupérateur un ensemble de mobilier néogothique classé. Une erreur rattrapée à temps par l’inspecteur en chef des Monuments historiques.

À la décharge du clergé, les communes ont longtemps négligé leur patrimoine religieux et n’étaient guère soucieuses de faire respecter leurs droits de propriétaires. "Pendant longtemps, l’art du XIXe siècle, qui compose l’essentiel du mobilier des églises parisiennes, a été un peu méprisé par les conservateurs. Ainsi, une table de communion de cette époque a été enlevée avec l’accord du conservateur, qui la considérait comme une vieillerie", remarque le Père Violle. Et lorsque la Cour des comptes a demandé, en 1970, à la Ville de Paris l’état de son patrimoine mobilier dans les églises parisiennes, la municipalité dut admettre qu’elle l’ignorait. Depuis, elle a créé un service des Objets d’art des églises, chargé de dresser l’inventaire des objets d’art dans les églises parisiennes. Un inventaire toujours en cours.

Aujourd’hui, les spécialistes du patrimoine restent assez méfiants à l’égard des goûts du clergé, à qui ils reprochent de n’avoir aucune culture artistique et de privilégier avant tout son confort. Depuis les années soixante, les discussions entre l’administration et l’Église portent essentiellement sur les autels. Depuis Vatican II, la messe n’est plus célébrée dos aux fidèles. Les autels ont donc besoin d’être déplacés, selon le clergé. Mais ces autels étant parties intégrantes de l’édifice, ils ne peuvent pas l’être, selon les conservateurs.

La loi de 1905 autorise le prêtre à déplacer les meubles à l’intérieur du bâtiment ou à entreposer les meubles vétustes dans une dépendance de l’édifice, mais il a besoin de l’accord de la commune pour les meubles fixes comme les autels. "Le clergé nous a demandé il y a quelques années de déplacer le maître-autel de la cathédrale de Reims, nous avons refusé", déclare Maryvonne de Saint-Pulgent. "Récemment, les paroissiens de Saint-Christophe-de-Javel, dans le XVe arrondissement, ont réclamé l’autorisation de scier la clôture du chœur. Ils voulaient ainsi reculer l’autel afin d’ajouter deux rangées de bancs supplémentaires pour accueillir plus de fidèles dans la nef. Nous avons refusé car cette initiative attentait à l’intégrité de l’édifice", explique Yves Gagneux, responsable du service des Objets d’art des églises à la direction des Affaires culturelles de la Ville de Paris.

Ces contraintes agacent le clergé, qui aimerait pouvoir aménager les églises selon les besoins de la liturgie. "L’administration a tendance à empiéter sur la liberté de circulation des objets dans l’église. Dans le cas d’une statue qui ne convient pas à tel endroit, l’affectataire doit pouvoir la déplacer sans que cela pose problème", déclare Isabelle Renaud-Chamska, secrétaire générale du Comité national d’art sacré, émanation de la Conférence des évêques de France. Pour s’occuper de ces problèmes et veiller sur les objets mobiliers, l’Église catholique a mis sur pied dans chaque diocèse une Commission diocésaine d’art sacré. Et afin d’atténuer les tensions entre l’Église et l’administration, une Commission pour la sauvegarde et l’enrichissement du patrimoine cultuel a été créée en 1979 et s’occupe de tout ce qui touche au patrimoine artistique religieux.

Des objets de piété avant tout
Le clergé soupçonne en effet l’administration de vouloir récupérer les objets d’art des églises pour les mettre dans des musées. Les objets ont l’avantage d’y être plus en sécurité que dans les édifices religieux, où ils sont des proies faciles pour les voleurs d’objets d’art. À Paris, quelques œuvres d’art ont été déposées au Musée du Petit Palais, et des pièces d’orfèvrerie de Sainte-Clothilde sont au Musée d’Orsay, mais ce ne sont pas des dépôts définitifs. "Avant d’être des objets d’art, les objets des églises sont des objets de piété et doivent rester dans les églises", estime Isabelle Renaud-Chamska. "Nous sommes contre la mise en musée, les objets doivent le plus largement possible rester sur place", se défend Maryvonne de Saint-Pulgent.

Afin de conserver sur place les objets les plus précieux, certaines églises les ont rassemblés au sein d’un "trésor", mais cela nécessite un gardiennage et des protections appropriés. "En Corrèze, nous avons aidé la chapelle de Gimel à constituer un trésor grâce à des travaux de mise en sécurité", précise Maryvonne de Saint-Pulgent. Pour mettre en valeur les objets, certains proposent des vitrines fortifiées, installées dans des chapelles latérales qui ne servent plus.
 
Un certain nombre de communes ont par ailleurs constitué des "dépôts d’art sacré". Les objets sont protégés dans un musée, à l’abri de l’humidité et des voleurs, mais le curé peut à tout moment récupérer certains objets pour le culte. C’est le cas du Musée d’art sacré de Pont-Saint-Esprit, dans le Gard, qui a ouvert l’an dernier.

Quant à l’aménagement des églises, l’administration et le clergé trouvent parfois des solutions de compromis. À Saint-Étienne-du-Mont, dans le Ve arrondissement de Paris, un autel provisoire a été installé sur une estrade en bois, ce qui permet de dire la messe face aux fidèles. Un provisoire qui dure depuis vingt ans. Par ailleurs, dans le cadre du plan de restauration d’une vingtaine d’églises parisiennes (lire encadré), la Ville de Paris a commencé à réaliser des brochures sur les églises restaurées. Certains curés refusent en effet que des cartels soient posés à côté des objets d’art, ce qui ressemblerait un peu trop à leur goût à un musée. Des dépliants ont déjà été réalisés pour les églises Saint-Roch et Saint-Thomas-d’Aquin par exemple. Un bref rappel historique accompagne un plan et des légendes précisant l’origine des objets contenus dans l’église. "Nous voudrions inciter les gens à visiter les églises de Paris comme on peut le faire à Rome", déclare Yves Gagneux.

Les églises, proies faciles pour les voleurs
Édifices souvent mal surveillés et désertés par les fidèles, les églises représentent des cibles bien tentantes pour les voleurs d’objets d’art. Les vols dans les lieux de culte se sont multipliés ces dernières années. Une tendance alimentée par un engouement des particuliers pour l’art religieux, et notamment les statues, Vierge à l’enfant et autres Saint-Jacques et sa coquille. " Au XIXe siècle, personne n’aurait eu l’idée de décorer son salon avec un calice ", écrivent Jean-Edouard Choppin et Agnès Bourguignon (1). Selon les statistiques, 200 vols d’objets d’art ont été commis dans des lieux de culte en 1995. Mais dans la réalité, ce chiffre est supérieur puisque certains ne sont signalés que quelques mois ou quelques années plus tard.

1. Agnès Bourguignon et Jean-Édouard Choppin, L’art volé, enquête sur le vol et le trafic d’objets d’art, Éditions La Découverte, 1994.

L’art religieux attire le clergé en salle des ventes
Les ventes publiques d’art religieux sont peu fréquentes et attirent une clientèle inhabituelle. Des prêtres viennent à la recherche d’objets pour leur église, notamment des traditionnalistes qui se fournissent en objets anciens. Les objets, plutôt modestes, comprennent principalement de l’orfèvrerie, des textiles, des livres. Ils sont souvent mis en vente par des congrégations religieuses et par quelques particuliers. On y retrouve aussi des objets cédés par le clergé après le concile Vatican II.

Sous le titre, " Forme et sens ", un colloque sur le thème de " La formation à la dimension religieuse du patrimoine culturel " est organisé les 18 et 19 avril à l’École du Louvre par la Commission pour la sauvegarde et l’enrichissement du patrimoine cultuel.
Renseignements : École du Louvre, 34, quai du Louvre 75038 Paris cedex 01. Le colloque aura lieu à l’amphithéâtre Rohan, 99 rue de Rivoli, 75001 Paris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°24 du 1 avril 1996, avec le titre suivant : Église et État se séparent sur la gestion patrimoniale

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