Musée

À Draguignan, un musée réinventé

Par Isabelle Manca-Kunert · L'ŒIL

Le 20 décembre 2023 - 1316 mots

Après cinq ans d’importants travaux, le musée des beaux-arts a fait peau neuve. Le parcours a été entièrement repensé, les collections, restaurées et la scénographie modernisée. Une vraie réussite !

« Un musée tout nouveau, tout beaux-arts ! » Le slogan bien troussé sur les drapeaux flottant à Draguignan et sur les affiches de la cité varoise donne la mesure de la petite révolution qu’a effectuée cet établissement bicentenaire. Au programme de cette mue : un nouveau nom, un nouveau positionnement et, surtout, une nouvelle ambition.Celui qui s’est jadis appelé musée municipal puis musée d’art et d’histoire renaît sous l’appellation « beaux-arts ». C’est peut-être un détail pour vous, mais pour le maître des lieux, ça veut dire beaucoup… « Ce n’est pas une coquetterie sémantique, affirme en effet Yohan Rimaud, l’énergique directeur, récemment nommé. Cela manifeste une volonté de réorientation, de clarification du propos. » Longtemps, cet établissement aux collections hétéroclites a manqué d’une ligne directrice, offrant un pêle-mêle réunissant les peintures et dessins avec des objets orientalistes, des pièces d’archéologie régionale et même des fonds d’histoire naturelle et d’ethnographie. « Cette cohabitation se faisait à l’étroit, au détriment de la peinture et de la sculpture, explique le directeur. Les collections phares ont ainsi été trop peu étudiées et pratiquement pas enrichies. Mais cela a changé, c’est pourquoi nous voulions envoyer un message fort et affirmer une dominante qui réoriente le parcours. »

l’héritage révolutionnaire

La transformation architecturale du musée s’est assortie d’une refonte intellectuelle, matérialisée par la rédaction d’un projet scientifique et culturel ambitieux. Cette redéfinition de l’institution revêtait un caractère stratégique pour la commune, qui cherchait à redynamiser son centre-ville. Elle a pour ce faire misé sur le patrimoine, en lançant un important chantier de restauration de ses monuments, mais aussi du bâti ancien. La rénovation du musée figurait déjà dans le programme du maire, Richard Strambio, pendant la campagne électorale de 2014 : un chantier aux enjeux territoriaux forts et ­symboliques. Il y a cinquante ans, la cité avait en effet subi un traumatisme dont les anciens parlent toujours le cœur serré. Rétrogradée au rang de sous-préfecture, en 1974, au profit de Toulon, la ville perdait beaucoup de son attractivité. L’investissement massif pour faire revivre ce musée, plus de onze millions d’euros, puise notamment ses racines dans le besoin de réparer une décision politique vécue comme une injustice.C’est ce passé prestigieux qui explique, justement, la présence d’importantes collections à Draguignan depuis la Révolution française. Comme nombre d’institutions de province, le musée voit le jour avec les saisies opérées dans les propriétés aristocratiques. Le noyau des collections provient des châteaux du département, notamment ceux du Luc et de Tourves qui appartenaient au comte de Valbelle. Le fonds primitif est donc caractéristique du collectionnisme de l’Ancien Régime : le goût pour la peinture nordique, la fascination pour l’Extrême-Orient, ou encore le Grand Tour, ce voyage des jeunes aristocrates en Europe et surtout en Italie.

un cadeau du baron Rothschild

Toutefois, le musée n’a pas profité des mêmes largesses de l’État que d’autres collections : la majorité a en effet bénéficié d’envois considérables à vocation encyclopédique, leur permettant de présenter un condensé de l’histoire de l’art occidental. Le musée ne pouvait y prétendre, car engoncé dans la dépendance d’un ancien couvent transformé en collège. Un cruel manque d’espace qui a conditionné son profil. Privé des envois de l’État, il s’est enrichi surtout au gré des dons de notables locaux, sans vision d’ensemble.Le déménagement du musée et de la bibliothèque dans l’ancien palais épiscopal, en 1887, change cependant la donne. Et modifie sa physionomie qui prend une couleur très « fin de siècle ». L’État irrigue à l’époque les musées en œuvres contemporaines achetées au Salon. Draguignan, désormais en capacité d’accueillir ces libéralités, en reçoit une part importante, aidé également par le soutien sans faille du député puis sénateur du Var, Georges ­Clémenceau. C’est ainsi qu’arrivent des œuvres d’artistes locaux, dont les dessins d’Amable Lombard (1840-1901) présentés pour la réouverture musée. Les grandes tendances de l’art moderne sont aussi représentées, y compris par des femmes, comme Esther Huillard dont l’État expédie un beau portrait, Jeune fille en blanc (1901), à Draguignan.Portés par cet élan, les conservateurs se mobilisent également, acquérant des œuvres directement auprès des artistes ou faisant du lobbying auprès des collectionneurs afin d’obtenir des dons. Un activisme payant : le musée est repéré par le baron de Rothschild qui lui offre vingt-deux œuvres modernes dont une sculpture de Camille Claudel, Rêve au coin du feu. Si ce militantisme porte ses fruits, il accentue encore le manque de place chronique. Le déménagement de la bibliothèque en 2013 ouvre toutefois une page nouvelle pour le musée qui peut enfin se déployer à sa juste mesure.Cinq ans auront été nécessaires pour rénover entièrement l’ancien palais épiscopal du XVIIIe siècle. Chose rarissime, ce chantier s’est doublé d’une campagne de restauration exceptionnelle puisque 90 % des pièces exposées ont été remises en état. Des opérations allant du bichonnage à l’intervention fondamentale, comme sur l’armure d’apparat du duc de Montmorency, icône dracénoise qui a passé 18 mois entre les mains des équipes du Centre de recherche et restauration des Musées de France.

 

Inspiration chinoise

Les travaux ont aussi livré des surprises, comme la découverte d’un magnifique papier peint panoramique d’inspiration chinoise datant de 1810. Caché depuis plus d’un siècle derrière les rayonnages de la bibliothèque, il a été miraculeusement préservé. Sa présence a donné le ton à l’accrochage, puisque la pièce a été réaménagée en cabinet chinois. Afin d’apporter une cohérence à l’ensemble du parcours, la totalité des salles a d’ailleurs été repensée selon ce principe du cabinet de collectionneur. Une approche pertinente, qui sublime les singularités de ce nouveau musée des Beaux-Arts tout en escamotant ses lacunes.

Quatre pièces à ne pas manquer Une armure de la renaissance

Depuis la création du musée, cette armure de la Renaissance est considérée comme son joyau. Elle a même été présentée à l’Exposition universelle de 1900. Objet admiré et convoité, il a suscité de multiples propositions d’achat de la part de grands collectionneurs, dont le duc d’Aumale. Preuve supplémentaire de son importance, dans les années 1930, la Fondation pour la sauvegarde de l’art français a financé la création d’une vitrine afin d’éviter l’empoussièrement de cet objet hors norme.


Une extraordinaire paire de vases

Superbe exemple de porcelaines du Japon très prisées au XVIIIe siècle et importées à grands frais, cette paire de vases faisait à n’en pas douter la fierté du comte de Valbelle. Le gentilhomme provençal prouvait par cet achat qu’il pouvait rivaliser en raffinement mais aussi en prestige avec les grands amateurs parisiens. Ces vases spectaculaires pourvus de montures en bronze doré trônaient à l’origine sur la cheminée de son château de Tourves. Ils sont dorénavant le clou du magnifique cabinet chinois.


Une toile de Panini, véritable trésor

Le destin des œuvres est parfois rocambolesque. Depuis le Second Empire, cette vaste toile est considérée comme l’un des trésors du musée de Draguignan. Et pourtant elle serait entrée dans les collections lors des saisies révolutionnaires, de manière peu glorieuse. Selon la tradition, elle aurait initialement servi à envelopper une caisse de livres envoyée lors de la formation de la bibliothèque, qui partageait le même espace que le musée ! Elle constitue aujourd’hui la pièce maîtresse du beau cabinet italien.


Un tableau lumineux de Félix Ziem

Bien que natif de Bourgogne, Ziem est considéré comme l’un des peintres provençaux les plus représentatifs de la toute fin du XIXe siècle. Il faut dire qu’il a réalisé quantité de marines dans les ports méridionaux. L’artiste, amoureux de la région, a eu à cœur d’offrir ses tableaux aux musées locaux et sa veuve a poursuivi sa démarche après sa disparition. Ce tableau lumineux est caractéristique de son talent pour croquer des scènes historiques dans des paysages intemporels.

A visiter

Musée des beaux-arts, 9, rue de la République, Draguignan (83), mba-draguignan.fr Exposition temporaire jusqu’au 17 mars, « Amable Lombard, un artiste à l’école sous le Second Empire ».

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°771 du 1 janvier 2024, avec le titre suivant : À Draguignan, un musée réinventé

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