Dimanche 17 janvier 2021

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Issa Touma, photographe et galeriste en Syrie : « L’art c’est la paix »

photographe et galeriste en Syrie

Par Marion Zipfel (Correspondante à Singapour) · Le Journal des Arts

Le 19 janvier 2016 - 1183 mots

Le photographe et galeriste Issa Touma raconte la vie artistique à Alep en Syrie, où une poignée d’artistes poursuivent leur travail.

Emmenée par le photographe syrien Issa Touma, l’exposition « Carte postale de Syrie : l’art, c’est la paix » présente le travail de quatre artistes syriens Yacob Ibrahim, Sabbhan Adam, Hagop Jamkochian et Thaer Izzi vivant toujours à Alep. L’exposition, qui s’est achevée le 17 janvier à la galerie Sana, à Singapour, est l’occasion de découvrir un autre visage de la Syrie, celui de l’art comme acte de résistance face à la barbarie.

Photographe autodidacte, Issa Touma a ouvert à Alep en 1992 la première galerie consacrée à la photographie du Moyen-Orient avant d’inaugurer quatre ans plus tard « Le Pont ». L’espace d’exposition est aussi une organisation ayant à cœur de stimuler la création artistique contemporaine à Alep, notamment à travers l’organisation de festivals internationaux. Malgré la guerre, l’artiste, dont les photographies font partie des collections du Victoria and Albert Museum à Londres, n’a pas quitté la ville qui l’a vu grandir. Il a fait le choix de maintenir sa galerie ouverte, la seule à Alep aujourd’hui. Mieux, Issa Touma, pour qui « l’art, c’est la paix », multiplie les initiatives et les projets artistiques. Il expose également aux côtés des quatre artistes syriens.

Vous étiez à Paris Photo en novembre, pour la présentation de votre livre sur le stand d’André Frère Éditions. Vous étiez donc à Paris durant les attentats. Vous qui vivez dans un pays en guerre depuis bientôt quatre ans, comment avez-vous réagi ?
Nous avions rendez-vous le samedi 14 novembre avec plusieurs directeurs de festival de photo dans un café qui se trouve à quelques mètres seulement du Bataclan. De nombreux directeurs étaient inquiets, mais finalement notre réunion a eu lieu. Moi je n’ai pas peur, je n’ai plus peur. C’est triste à dire mais j’ai l’expérience de vivre en période de guerre. On a appris à vivre dans une zone de guerre, on apprend à se déplacer pour éviter les bombes.

C’est la première fois que les œuvres de ces artistes résidant à Alep sont exposées ; pourquoi avoir choisi Singapour ?
C’est à l’initiative de la galerie Sana, la première galerie consacrée à l’art du Moyen-Orient à Singapour, que nous avons choisi de présenter cette exposition. Il a fallu plus d’un mois pour transporter les œuvres qui ont pu passer d’Alep à Beyrouth le 1er septembre. Nous avons eu beaucoup de chance car la route a rapidement été bloquée par l’organisation État islamique. Les œuvres ont ensuite poursuivi leur voyage jusqu’à Singapour par avion.

À quoi ressemble le quotidien à Alep aujourd’hui ?
En 2013, il y avait 2,7 millions d’habitants à Alep ; aujourd’hui nous sommes à peine 1 million. Vivre à Alep, c’est vivre sans eau, sans électricité, sans Internet. Nous avons passé 245 jours sans communication Internet. Tous les artistes que vous voyez ici ont leur atelier situé à quelques centaines de mètres du front. Lorsque j’ai rendu visite à mon ami Hagop Jamkochian il y a quelques mois, il avait peint un nombre considérable de toiles en cinq ans. Il m’a dit « j’entends la musique », mais cette musique c’est en réalité le bruit des bombes. La guerre se déroule à 300 m de chez lui. Quant à Thaer [Izzi], il a perdu son atelier dans les bombardements. Il a tout perdu. Il ne lui restait que quelques feuilles A4 sur lesquelles il a continué à dessiner. Nous savons tous que nous pouvons mourir d’une seconde à l’autre, mais nous devons rester, nous devons montrer aux soldats que nous allons continuer à vivre, sinon c’est eux qui vont gagner.

Comment dans ce contexte de guerre parvenez-vous à maintenir une vie artistique à Alep ?

En 2012, lorsque les premiers réfugiés ont commencé à arriver à Alep, j’ai créé « Art Camping » dans ma galerie. L’idée était de permettre aux habitants d’Alep et aux réfugiés d’échanger à travers l’art. Ici, chrétiens, musulmans, pro- et anti-gouvernement ne se battent pas les uns contre les autres. Au contraire, ils travaillent ensemble. Tout le monde peut participer, il n’y a pas besoin d’être un artiste. L’art nous rapproche et nous donne l’espoir que l’on peut repousser la guerre. L’art nous aide à sourire, à survivre, c’est ce qui nous permet de nous protéger mentalement et de rester humain. À travers Art Camping et grâce à l’art, j’ai voulu donner une voix à tous ces gens qui meurent en silence. Nous avons réuni jusqu’à 500 membres il y a deux ans !

Quels types de projets avez-vous menés et menez-vous au sein d’Art Camping ?

Depuis 2012, nous avons développé de nombreux projets comme cette vidéo sur le quotidien en 2013 à Alep, lorsque la ville a basculé dans la violence après l’entrée de rebelles, et ce, dans l’indifférence générale. Nous avons aussi peint des smileys [« des petits visages souriants »] sur les antennes satellites ou même organisé un carnaval en pleine rue. En 2012, nous sommes aussi allés dans un quartier historique de la ville, papier et fusain à la main, afin de prendre des « empreintes » à la fois des textures et des motifs emblématiques de la ville. Un an plus tard ce quartier a été totalement détruit, et de ces empreintes est né le projet « Textures de la ville que nous avons perdue ». Plus ils sèment la guerre et plus nous combattrons avec l’art et la culture. Mais ce n’est pas tout, j’organise également depuis 1997 un festival de photo. Je prépare l’édition 2016, mais avec la guerre il est difficile de fixer une date. C’est un festival particulier : nous demandons aux artistes de nous envoyer leurs photographies, mais de ne pas se déplacer physiquement, c’est trop dangereux. En faisant le pari de l’art à tout prix, nous sommes du côté de la civilisation et montrons que la guerre ne sortira pas vainqueur.

N’avez-vous pas envie, parfois, de quitter Alep ?

Entre 2011 et 2014, je n’ai pas quitté Alep. Je voulais rester sur place et maintenir la vie culturelle. Beaucoup d’intellectuels ont quitté le pays, et finalement leurs discours n’étaient plus en phase avec la réalité sur le terrain. En 2014, je me suis enfin senti prêt et légitime pour parler de mon pays à l’extérieur. Je suis allée en Finlande, aux Pays-Bas, en Autriche où j’ai donné des conférences sur l’art en zone de guerre, l’art de la photographie en Syrie. J’ai également présenté mon exposition de photographies et le livre Women we haven’t lost yet (« les femmes que nous n’avons pas encore perdues ») [1]. En avril 2015, lorsque les islamistes ont annoncé leur « grande attaque » sur Alep, de nombreuses femmes sont venues se réfugier dans ma galerie. Nous avons alors commencé un travail photographique. Ces femmes sont en vie, mais nombre d’entre elles ont été victimes de ces fanatiques. De ces rencontres sont nés une exposition et un livre. Après Paris et Singapour, je suis content de rentrer chez moi, de retourner vivre auprès des miens.

Note

(1) Éditions AF, en coédition avec Paradox.

Légende photo

Issa Touma. © Photo : Issa Touma.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°449 du 22 janvier 2016, avec le titre suivant : Issa Touma, photographe et galeriste en Syrie : « L’art c’est la paix »

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