Dimanche 24 octobre 2021

Histoire de l'art - Musée

Ces chefs-d’œuvre oubliés de nos musées

Par Isabelle Manca-Kunert · L'ŒIL

Le 22 septembre 2021 - 2333 mots

Œuvres phares des musées, ce sont souvent aussi celles qui posent le plus de questions : qui est leur auteur ? Quel est leur véritable sujet ? Comment interpréter leur composition ? Ces chefs-d’œuvre, parfois anonymes, déconcertent les spécialistes autant que le public qui les plébiscite, jusqu’à parfois faire de l’ombre aux tableaux de maîtres ! Enquête.

« Mais où est la mère ? » Cette question lancinante, les gardiens et médiateurs du Musée de Tessé, au Mans, l’entendent à longueur de journée. En arpentant les galeries mancelles, il n’est pas rare en effet de tomber nez à nez avec des visiteurs interloqués par l’énigmatique Portrait de famille. « C’est un tableau qui suscite de nombreuses réactions et qui délie les langues », confie Françoise Froger, conservatrice au musée. « C’est une de nos œuvres phares, mais aussi l’une de celles qui posent le plus de questions, en raison de sa composition et de ses zones d’ombre. » Car ce chef-d’œuvre atypique du XIXe siècle résiste à l’analyse des chercheurs depuis son entrée au musée sous le second Empire. Attribué un temps à David, il a perdu sa paternité et demeure anonyme. Tout comme cette famille dont on ignore le nom. Il y a pourtant une dédicace placée sur le miroir qui évoque un « Monsieur Michel, Horloger à Paris ». Mais cet indice est une fausse piste, car il aurait été ajouté tardivement.

La « Joconde » du Mans

Le mystère reste donc entier sur l’identité de l’auteur comme des modèles. Une impression de mystère encore renforcée par la tonalité de l’œuvre. Dans cette famille de la petite bourgeoisie post-révolutionnaire, il y a en effet une grande absente : la mère. Cette absence et la tristesse générale qui émane du tableau conduisent tous les visiteurs à penser que la mère est décédée. Sa présence serait même matérialisée par une délicate tasse en porcelaine posée sur la cheminée. Impossible, en revanche, de ne pas voir le père tant il crève la toile par sa corpulence et sa position très frontale. Sa forte présence contraste toutefois avec sa dimension protectrice conférée par son attitude envers le petit garçon qu’il tient entre ses jambes, dans un geste plein de tendresse et de décontraction.

De fait, à y regarder de plus près, la mise du père est trop décontractée, ce qui ajoute encore à l’originalité de l’œuvre. À l’époque, ce type de portrait a une fonction mémorielle ; on met donc ses plus beaux atours pour survivre à l’oubli. Ici, au contraire, le chef de famille est mal coiffé, mal rasé, il a les ongles sales et les manches retroussées. Ce caractère négligé est pour le moins atypique. « Je n’ai pas identifié d’autre exemple de ce genre de cette époque, abonde Françoise Froger. Cela ajoute certainement à son pouvoir de fascination. » Car ce tableau fascine, il s’est même imposé comme « la Joconde » du Mans, dans un musée qui abrite pourtant de prestigieuses signatures. Une situation qui est d’ailleurs loin d’être inédite.

L’originalité des sujets

D’autres musées comptent dans leurs rangs d’illustres anonymes qui font figure de chefs-d’œuvre, pour le plus grand plaisir du public. « L’anonyme, c’est toujours une œuvre qui va interpeler pour d’autres raisons que celle du nom », commente Olivia Voisin, directrice du Musée des beaux-arts d’Orléans. « On ne va pas l’admirer parce que c’est une célèbre signature mais parce que l’œuvre plaît, et elle plaît peut-être d’autant plus qu’elle n’a pas encore révélé tous ses secrets. Le public est sensible à cela. Il y a une dimension d’enquête, de coulisses, qui captive. » Orléans recèle deux spécimens coriaces d’anonymes, dont l’attribution défie de longue date les experts, et qui font partie des œuvres les plus emblématiques du musée. Un Portrait d’homme, au visage ahuri, longtemps considéré comme Le Nôtre, et Le Goûter de chasse. Un délicieux tableau, dans lequel le champagne coule à flot et la bonne société du XVIIIe siècle s’égaie en plein air dans une attitude équivoque. Arrivé dans les collections comme un Watteau, ce dernier a depuis perdu ce prestigieux label, mais pas son aura. Véritable icône, c’est l’une des œuvres les plus admirées et reproduites. « C’est un tableau qui plaît beaucoup, en raison de son iconographie rare », confirme la directrice. « C’est une image très forte. D’ailleurs, nous l’avions choisie comme support de communication pour incarner la réouverture du parcours du XVIIIe siècle. »

Nombre d’œuvres anonymes emblématiques ont en effet comme point commun de se distinguer par l’originalité de leur sujet. Pour ne pas dire leur unicité, à l’instar d’un des tableaux les plus intrigants du Musée des beaux-arts de Rouen. Jeune Femme sur son lit de mort, autrefois donnée à Cornelis de Vos, sidère ainsi par son sujet. Une inscription sur la toile nous indique qu’elle immortalise une femme trépassée deux heures plus tôt à l’âge de 25 ans, en 1621. Elle ne nous renseigne en revanche ni sur l’identité de la défunte ni sur celle de l’auteur du tableau : vraisemblablement un peintre flamand. « Mais, au-delà de la question de l’auteur, ce tableau reste une énigme qui déconcerte les visiteurs autant que les spécialistes », explique Diederik Bakhuÿs, conservateur en charge de la collection d’art ancien. « D’ordinaire, pour les portraits mortuaires, le défunt est préparé ; ici, au contraire, notre inconnue a les yeux grands ouverts et les mains tordues sur la couverture. Elle est représentée dans les souffrances de l’agonie. C’est très rare, on ne connaît pas d’autre exemple de l’époque comparable. C’est très bizarre, donc on peut s’interroger sur la disposition d’esprit de celui qui a commandé le tableau. » Cette excentricité frappe d’autant plus qu’il s’agit de toute évidence d’un personnage de haut rang puisque son lit est particulièrement luxueux. L’héraldique des motifs de la couverture a suggéré que ce pourrait être un membre de la famille Grimaldi, mais aucun décès n’a été répertorié à la date figurant sur le tableau. Date au demeurant sujette à caution d’après les dernières analyses de laboratoire ! Le mystère reste donc entier, tout comme le trouble de cette vision d’outre-tombe d’autant plus singulière qu’aucun symbole religieux ne figure sur le tableau, contrairement aux usages d’antan.

Tableaux fétiches d’artistes méconnus

Ce tableau unique fait partie des chefs-d’œuvre du musée, qui abrite en outre d’autres pépites inclassables, elles aussi anonymes à leur manière. L’établissement a en effet la particularité de conserver des œuvres incontournables d’artistes aujourd’hui si méconnus qu’ils en sont presque devenus anonymes. Alors même que les collections rouennaises regorgent de grandes signatures, le public retient souvent des œuvres d’artistes pratiquement oubliés. Par leur force et leur originalité, celles qui frappent le plus l’imaginaire sont en effet signées Agache, Rochegrosse, sans oublier Luminais. Ce n’est pas faire injure à ces peintres que de souligner qu’ils ont sombré dans les limbes de l’histoire de l’art. Et pourtant, leurs tableaux sont aujourd’hui absolument indissociables de l’identité du musée, à commencer par l’exceptionnelle toile de Luminais, Les Énervés de Jumièges.

Tableau phare de Rouen, cette peinture est une curiosité qui participe au pouvoir d’attraction du musée. Salvador Dalí, dont c’était l’une des œuvres fétiches, avait même fait le voyage exprès pour s’agenouiller devant cette composition hors norme ; une grande machine académique à l’esthétique aussi poétique que glauque. Le tableau donne corps à une légende médiévale selon laquelle Clovis II aurait châtié ses fils rebelles en les faisant torturer. On leur aurait brûlé les tendons afin de les rendre amorphes et donc de les priver de toute force. Sa progéniture aurait ensuite été déposée sur un radeau abandonné aux caprices de la Seine. Véritable curiosité, cette œuvre montre les deux princes tels des zombies dérivant sur le fleuve dans une atmosphère monochrome et lugubre. Plus d’un siècle après son arrivée au musée, elle captive toujours les visiteurs et constitue une étape obligatoire.

De l’ombre aux grands noms

Paradoxalement, les chefs-d’œuvre d’artistes oubliés font ainsi le sel de pléthore de musées. À Paris, le Petit Palais en a même fait sa marque de fabrique. « Nous conservons des œuvres de Rembrandt, Fragonard, Delacroix, Monet ou encore Lautrec, bref, à peu près tous les grands noms, mais ceux que le public plébiscite comme nos chefs-d’œuvre, ce sont surtout Pelez, Clairin et Lhermitte. C’est particulièrement frappant sur les réseaux sociaux », souligne Christophe Leribault, le directeur du musée. Il faut dire que ce tiercé a la particularité de coller parfaitement à l’image du lieu, à savoir un temple de la Belle Époque. Ces tableaux emblématiques de l’esprit du Paris 1900 sont totalement raccord avec l’architecture, la décoration et l’atmosphère du palais, ce qui accentue leur caractère iconique. De plus, la taille monumentale de ces œuvres et leur contenu spectaculaire leur confèrent une efficacité indéniable. Longue de plus de six mètres, Les Saltimbanques de Pelez convoque un puissant imaginaire fin de siècle et agit telle une machine à remonter le temps. Et que dire de la fresque urbaine de Lhermitte qui a su rendre l’effervescence et la vitalité des Halles dans un tableau plus vrai que nature croquant le ventre de Paris avec son opulence, ses petits métiers et son ambiance grouillante ? L’œuvre est si vivante et évocatrice que l’on entendrait presque le bruit de ce spectacle haut en couleur.

En quelques années, elle s’est imposée comme l’une des préférées des visiteurs, volant même la vedette à ses voisines, signées entre autres Courbet, excusez du peu. Ce succès s’explique en partie par sa teneur hautement narrative. Un facteur que l’on retrouve dans un autre tableau longtemps relégué en réserve avant d’être raccroché et presque aussitôt adopté par le public. Sorti des radars depuis plus de soixante-dix ans, le Combat devant l’Hôtel de Ville de Schnetz s’est rapidement imposé comme l’un des chefs-d’œuvre du Petit Palais. Cette scène épique de la Révolution de 1830, avec ses barricades et ses insurgés, a intégré l’imaginaire visuel en quelques années à peine. Fréquemment reproduite, elle a même été détournée dans un photomontage en une du Point et a inspiré différents pastiches. Une consécration.

Les « stars » des produits dérivés

Certains chefs-d’œuvre d’artistes oubliés ont en effet la faculté d’imprimer fortement la rétine et l’inconscient collectif. À l’instar de la vedette méconnue du Musée des beaux-arts d’Orléans : Léon Cogniet. Aujourd’hui, sans lui faire injure, presque personne, à l’exception des spécialistes du XIXe siècle, ne le connaît. « Et pourtant, il est un fournisseur d’icônes incontournables », souligne Olivia Voisin. « Les Drapeaux est l’œuvre la plus reproduite du musée ; nous avons des étagères de justificatifs. Idem pour son Portrait d’homme, archétype romantique par excellence, qui est sans cesse reproduit. Ce sont des images qui font partie de la culture visuelle de tout un chacun. » Sans même parler de son Portrait de la veuve Clicquot, qui a longtemps orné les étiquettes des bouteilles de la fameuse maison de champagne. Preuve supplémentaire de son statut de chouchou : ses cartes postales sont parmi les best-sellers de la boutique du musée et son nom revient constamment dans le livre d’or comme l’artiste coup de cœur. Le musée, qui a braqué les projecteurs sur lui dans le nouveau parcours inauguré en septembre, espère bien transformer l’essai et le sortir définitivement de son anonymat.

Le chouchou du public 

Plus qu’un tableau, Un repas de noces à Yport est un instantané de la joie de vivre et des plaisirs bucoliques de la Belle Époque. Pourtant, la popularité de cette toile est inversement proportionnelle à la confidentialité de son auteur, le peintre naturaliste Albert Fourié. Constamment reproduit en carte postale et en couverture de livre et de revue, le tableau est l’un des chouchous absolus du public. Récemment, le personnel du Musée des beaux-arts de Rouen a pu concrètement mesurer la popularité de cette œuvre lorsqu’elle a été décrochée pour faire tourner la collection de grands formats. Le livre d’or a rapidement été saturé de protestations sur son départ et le musée a reçu de nombreuses demandes de réaccrochage de ce chef-d’œuvre oublié.

L’icône "anonyme" 

En toute logique, la diva Sarah Bernhardt est la grande vedette du Petit Palais. Si plus personne – ou presque – ne connaît aujourd’hui Georges Clairin, tout le monde a en mémoire son célébrissime portrait de la comédienne. Impossible de rater cette effigie magnétique qui happe le visiteur par sa présence et son originalité. Ce visage digne d’une icône, ainsi que la silhouette longiligne et la pose serpentine du modèle frappent les esprits. Tout comme ce décorum luxuriant, composé d’un déluge de plumes et de coussins, qui lui confère une aura tout orientale. Le statut de chef-d’œuvre du tableau tient aussi à l’utilisation de la toile par la comédienne. Experte en communication, elle s’est abondamment mise en scène devant ce double monumental.

La favoritedes réseaux sociaux 

Destin inouï que celui de la sculpture Sacha Lyo de Serge Youriévitch. Ce plâtre a en effet relevé le pari de passer d’obscur inconnu à chef-d’œuvre en moins de trois ans. Cette souple ballerine immortalise une danseuse du Casino de Paris morte d’un chagrin d’amour. Le sculpteur avait fait un bronze à sa mémoire, mais le sort s’acharne décidément sur elle car la statue fut fondue sous l’Occupation. Son plâtre, retrouvé des décennies plus tard, a pris place au Petit Palais en 2018. Instantanément adopté par le public, il est sans arrêt photographié, dessiné et utilisé comme toile de fond d’innombrables selfies. Cette œuvre athlétique et spectaculaire est aussi une vedette des réseaux sociaux, elle est notamment constamment reproduite sur Instagram.

Coquine anonyme 

Loin d’être un sujet original, La Femme entre les deux âges est un classique de la culture visuelle de la Renaissance. On dénombre en effet de nombreux tableaux et gravures déclinant ce thème populaire. La peinture du Musée des beaux-arts de Rennes se distingue dans ce vaste corpus par sa qualité. Réalisé vraisemblablement par un anonyme français, le tableau propose par ailleurs une interprétation plus sensuelle du sujet. Alors que dans les compositions similaires, la dame porte d’ordinaire une tenue à la mode du XVIe siècle, elle n’arbore ici qu’un voile transparent qui sublime sa chair voluptueuse plus qu’il ne la dissimule. L’érotisme de la scène est encore amplifié par les gestes des personnages et la braguette disproportionnée du vieil homme.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°747 du 1 octobre 2021, avec le titre suivant : Ces chefs-d’œuvre oubliés de nos musées

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