A Bruxelles, des beaux-arts liés aux enjeux de territoire

Par Christine Coste · L'ŒIL

Le 22 janvier 2015 - 1254 mots

Dominant la capitale belge, le Mont des Arts propose la plus riche programmation culturelle de Bruxelles. Il peine pourtant à faire venir les visiteurs qui ont le choix avec une programmation dynamique dans les quartiers avoisinants de la ville.

Au Mont des Arts, la quiétude fait partie du paysage. L’ancien quartier royal, siège du pouvoir depuis le Moyen Âge, rivalise en hôtels particuliers des XVIIe et XVIIIe siècles et en institutions culturelles, musées et centres d’art. On en dénombre pas moins de cinq sur la place Royale ou à proximité : les Musées royaux des beaux-arts de Belgique, le centre d’art ING, le Musée Belvue (Musée d’histoire de la Belgique), le Musée des instruments de musique et le Palais des beaux-arts (Bozar). En ce territoire jouxtant le palais royal, l’harmonie des traits et la symétrie des rues, aux larges trottoirs, tranchent avec le chaos urbanistique des autres quartiers de Bruxelles, à l’éclectisme architectural, aux perspectives cassées et aux rues animées si propres à la capitale. Car cette quiétude a un prix : le Mont des Arts n’est pas un quartier passant, la circulation comme les piétons y sont moins nombreux qu’ailleurs, ce qui pose des problèmes aux institutions culturelles.

Bien qu’en plein cœur de la ville, la dominant d’ailleurs, le Mont des Arts constitue un îlot à part, y compris pour le Sablon, quartier attenant célèbre pour ses antiquaires et ses galeries d’arts premiers. Les différents plans de réaménagement urbain entrepris depuis les grands travaux commandités par le roi Léopold II (1835-1909) et la construction de la jonction reliant la gare du Midi à la gare du Nord l’ont coupé du reste de la cité. Les nominations en 2001 de Paul Dujardin à la direction du Palais des beaux-arts, puis, quatre ans plus tard, de Michel Draguet à la tête des Musées royaux des beaux-arts de Belgique n’ont pas été étrangères au désir de réveiller « la nécropole du Mont des Arts » que dominent ces deux institutions fédérales. Les projets culturels engagés par l’un et par l’autre ont été ambitieux.

La renaissance du Palais des beaux-arts
Vidé des ses bureaux et salles de ventes, l’impressionnant Palais des beaux-arts de Victor Horta (1922-1929) de 30 000 m2 de surface a été entièrement restructuré et rénové jusque dans ses salles d’exposition, de concert ou de cinéma pour retrouver ses proportions originelles. Face à la faible dotation attribuée chaque année par le gouvernement fédéral, son directeur a mené conjointement la réforme juridique de l’institution et engagé, sous la marque Bozar, une programmation d’expositions de référence. Citons Zurbarán en 2014, Kader Attia et Rubens en 2015. Les partenariats, tant à l’international que sur le plan national, continuent de leur côté à être développés, « non sans prendre soin, précise Paul Dujardin, d’être toujours un espace de rencontre pour les communautés francophone, flamande et allemande du pays ». La dernière association entre Bozar Théâtre avec le renommé KVS (Théâtre royal flamand de Bruxelles) et le Théâtre national de la communauté française en est le dernier exemple. Cette politique a porté ses fruits. De 2002 à 2014, la fréquentation du Palais des beaux-arts est passée de 300 000 visiteurs à 1,3 million, et le budget, de 3,5 millions d’euros financés exclusivement par le fédéral à 29 millions, grâce à l’engagement de partenaires divers.

Les créations au sein des Musées royaux des beaux-arts de Belgique du Musée Magritte (2009) et du Musée Fin-de-siècle (2013), menées par Michel Draguet, se sont inscrites à l’identique dans cette ambition de redynamiser la fréquentation d’une institution responsable aussi, ailleurs dans Bruxelles, des maisons-ateliers de Constantin Meunier et d’Antoine Wiertz.

Aux Musées royaux des beaux-arts, des choix polémiques
« Avant le Musée Magritte, il n’y avait qu’un visiteur sur cinquante qui remontait de la Grand-Place jusqu’au Mont des Arts. Avec le Musée Magritte, ce ratio est passé à un sur vingt-cinq », précise Michel Draguet. La décision de ce dernier de créer ce musée, comme celle de substituer au Musée d’art moderne le Musée Fin-de-siècle, et donc de mettre en caisses les collections modernes, n’ont toutefois pas été exemptes de critiques, voire tout dernièrement d’une remise en cause brutale. La déclaration du 8 novembre dernier par sa tutelle, incarnée depuis les dernières élections fédérales en mai 2014 par Elke Sleurs du parti de l’Alliance néo-flamande (N-VA), a fait l’effet d’une bombe. En prônant le retour du Musée d’art moderne à la place du Musée Fin-de-siècle, Elke Sleurs a déclaré la guerre à Michel Draguet et plus largement aux responsables de la région Bruxelles-Capitale et la ville de Bruxelles, qui ont acquis les anciens magasins Vanderborght pour le compte de l’État fédéral afin d’abriter d’ici à 2017-2018 le Musée d’art moderne. Michel Draguet explique les raisons du projet d’implantation dans ces espaces installés à proximité de la Grand-Place : « La voie muséale qui remontera du Vanderborght par le Palais des beaux-arts aux Musées royaux des beaux-arts de Belgique formera une boucle vitale pour le développement du Mont des Arts. » De fait, les institutions culturelles ont été, et demeurent, dans l’histoire de la capitale, des vecteurs importants d’image, de développement ou de revitalisation d’un quartier, d’une commune. Et, inversement, les bouleversements urbains, sociaux, de ces derniers ont joué un rôle sur l’activité des acteurs culturels.

Le dynamisme périphérique des quartiers de Bruxelles
Le cas de l’avenue Louise rejoint celui du Mont des Arts. Tracée pour relier Bruxelles au bois de la Cambre et bordée autrefois d’hôtels particuliers, sa défiguration dans les années 1970 a mis à mal les galeries d’art qui s’étaient implantées dans son périmètre. Aujourd’hui, elles y reviennent néanmoins, portées par la « boboïsation » de ses abords. À un quart d’heure en voiture de l’avenue Louise, le Centre d’art contemporain Wiels, créé en 2007 dans les anciennes brasseries Wielemans, a donné un nouvel éclairage à leur ancien quartier industriel et manufacturier désaffecté, élevé le long des voies ferrées de la gare du Midi toute proche. La programmation (actuellement l’exposition « Pierre Leguillon. Le musée des erreurs ») et le lien avec les autres institutions voisines, dont la Fondation A Stichting pour la photographie, ont créé une dynamique. Espace de concerts et d’expositions temporaires également réputés, Le Botanique, aménagé dans l’immense serre du parc éponyme qu’il domine, apporte de son côté une autre vie à ce bout de territoire désormais administratif. L’inauguration en décembre 2015 du Plasticarium-Art & Design Atomium Museum sur le site de l’Atomium s’inscrira elle aussi, à sa manière, dans une revitalisation d’un espace et d’un territoire, celui de l’édifice symbole du Plateau du Heysel.

Au sud-ouest du Mont des Arts, à quelque trente minutes en transports en commun, le Musée d’Ixelles dédié à l’art belge du XIXe à nos jours sait quant à lui, depuis plus d’un siècle, ce qui le lie à son territoire et à la commune d’Ixelles qui le porte et le soutient fièrement, depuis sa conception dans son développement jusque dans ses achats d’œuvres. Dans cette commune où, dès sa création à la moitié du XIXe siècle, artistes et intellectuels se sont installés, rejoints depuis par les vagues d’immigration successives qu’a connues la Belgique, la culture est un lien fédérateur que l’on entretient en se protégeant de l’échiquier communautaire. Sa directrice, Claire Leblanc, n’en n’entretient pas moins des liens privilégiés avec Michel Draguet, commissaire en ces lieux de la rétrospective Gao Xingjian (à partir du 26 février) et, aux Musées royaux des beaux-arts de Belgique, de la rétrospective Chagall qui ouvrira deux jours plus tard. L’occasion pour les amateurs de retourner au Mont des Arts.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°676 du 1 février 2015, avec le titre suivant : A Bruxelles, des beaux-arts liés aux enjeux de territoire

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