Samedi 14 décembre 2019

Patrimoine

Béatrice Balcou

Par Céline Garcia-Carré · L'ŒIL

Le 20 décembre 2018 - 766 mots

PARIS

Vous êtes-vous déjà demandé dans quel emballage était rangée La Muse endormie de Brancusi lorsqu’elle fut donnée par la baronne Renée Irana Frachon au Centre Pompidou en 1963 ? Avez-vous prêté attention au support sur lequel elle est exposée ? Son front semble lisse, mais ce n’est que supposition car vous n’êtes pas autorisé à la toucher, contrairement aux régisseurs qui ont ce privilège lors d’un accrochage.

Béatrice Balcou explore ces questions, cultivant avec discrétion la dimension sacrée de l’œuvre d’art, qui tient essentiellement à la façon dont elle est montrée. Depuis sa première performance, Computer Performance, réalisée en 2009 à Artconnexion au retour d’une première résidence au Japon, Béatrice Balcou développe une démarche artistique anti-spectaculaire à travers des performances, des sculptures et des installations, parmi lesquelles dix-neuf créations ont été acquises par des collectionneurs privés (neuf) et des institutions publiques (dix).

L’intériorité du geste

Née en 1976 à Tréguier, cette passionnée de danse et de théâtre étudie les arts plastiques à l’université de Rennes et de Paris. En 2007, elle intègre le post-diplôme Ex.e.r.ce au Centre national chorégraphique de Montpellier auprès de Mathilde Monnier et Xavier Le Roy, durant lequel elle prend conscience de l’intériorité du geste. Durant ces années d’études, elle est ouvreuse à l’opéra : « J’étais tous les soirs face à un spectacle, cela a inévitablement influencé mon travail », explique-t-elle à propos de l’importance de la mise en scène lors de ces cérémonies regroupées sous le protocole appelé Untitled Ceremony. Durant ce rituel, l’artiste procède au désemballage d’une œuvre qu’elle a choisie dans une collection publique ou privée, puis l’installe, invite le public assis autour d’elle à une contemplation collective, puis la remballe. « Quand je fais une cérémonie, j’emprunte la gestuelle du régisseur, qui est très précautionneuse, celle du maître de thé, qui amène une attention aiguë et un lâcher-prise, et la posture du marionnettiste : en tant que performeur je ne suis pas au premier plan, je mets en situation l’objet », précise-t-elle.

C’est à l’occasion de la préparation d’une de ces cérémonies au Casino Luxembourg en 2014, avec une œuvre de Bojan Šarčević prêtée par le Mudam, que Béatrice Balcou a l’idée de créer une réplique de l’original, qui ne peut être manipulé lors des répétitions qu’implique le déroulé millimétré d’une cérémonie. La réplique, dont la forme et le poids sont quasiment identiques à l’original, est sculptée dans du bois, matériau inspiré des accessoires sur lesquels se fixe la concentration lors d’entraînements d’arts martiaux, que pratique Béatrice Balcou. Regroupées sous la dénomination d’« Œuvres placebo », ces répliques sont aussi montrées indépendamment de leur double. Si, lors des cérémonies, Béatrice Balcou dit nouer une relation privilégiée et affective avec l’œuvre originale, l’intensité émotionnelle qui s’en dégage est d’autant plus forte que le contact ne dure que le temps de la performance.

La relation au temps est l’une des composantes fortes du travail de l’artiste, qui s’articule autour de deux disponibilités : celle du visiteur et celle de l’œuvre elle-même, conditionnées par la durée de visibilité. Durant une exposition, certaines œuvres de Béatrice Balcou vont être montrées puis retirées, ou cachées dans leur boîte. Elles peuvent aussi être déplacées, semblables à des organismes vivants en mouvement qui échappent aux repères d’une exposition classique. Certaines œuvres placebos, sans s’y substituer, pérennisent l’existence de l’original, qui peut parfois être dégradé, comme St John Placebo (2015), réalisé d’après une sculpture représentant saint Jean et datant du XVIe siècle, ou bien elles représentent des œuvres « oubliées », comme celles de l’artiste japonaise Kazuko Miyamoto, reproduites en placebos miniatures.

C’est d’ailleurs à l’occasion de cette récente collaboration que Béatrice Balcou imagine, en 2016, Walls for K.Miyamoto, constituée de deux murs en bois démontables permettant de présenter et de transporter une œuvre faite de fils tendus. Ce concept est décliné sous le nom de « Pièces assistantes », sortes d’accessoires tels un clou, un socle, des cales, toujours réalisés en bois, qui soutiennent l’œuvre originale et la mettent en situation. Pour la première fois, l’ensemble de son travail est réuni à la Ferme du buisson, qui lui consacre sa première rétrospective, permettant de redécouvrir la singularité du parcours d’une jeune artiste dont la discrétion est de plus en plus visible.

 

1976
Naissance à Tréguier
2007
Postdiplôme Ex.e.r.ce au Centre national chorégraphique de Montpellier
2010
Computer Performance première performance à Artconnexion, Lille
2011
Temps Libre, Partitions (performances) à la Fondation Ricard
2013-2017
Participe à des expositions collectives au Frac Franche-Comté (Besançon), au Palais de Tokyo (Paris), au Musée M (Louvain), au Centre Pompidou (Paris), au Wiels (Bruxelles) et à La Galerie de Noisy-le-Sec
2018
Lauréate, avec Yuki Okumura, de la Villa Kujoyama à Kyoto, Japon
« Béatrice Balcou. L’économie des apostrophes »,
jusqu’au 10 février 2019. La Ferme du buisson, Seine nationale de Marne-la-Vallée, allée de la Ferme, Noisiel (77). Du mercredi au dimanche de 14 h à 19 h 30. Tarifs : entrée libre. Commissaire : Julie Pellegrin. www.lafermedubuisson.com

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°719 du 1 janvier 2019, avec le titre suivant : Béatrice Balcou

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