Archéologie

12 000 ans d’histoire bientôt engloutis par un barrage en Turquie

Par Sindbad Hammache · lejournaldesarts.fr

Le 13 juin 2019 - 572 mots

PROVINCE DE BATMAN / TURQUIE

Dans le Kurdistan turque, le barrage d’Ilisu menace la ville historique d’Hasankeyf ainsi que ses vestiges archéologiques. 

Ville d’HasanKeyf en Turquie © Photo Verity Cridland
La ville d’Hasankeyf en Turquie, 2007.

Au Sud-Est de la Turquie, près de la frontière syrienne, la ville d’Hasankeyf va bientôt disparaître sous les eaux. Cette ville dotée d’un riche passé archéologique est menacée par le barrage d’Ilisu, qui formera une retenue d’eau gigantesque sur le Tigre, forçant plus de 50 000 personnes à abandonner leur domicile. La disparition de la ville et de son patrimoine multi-millénaire mobilise au-delà des frontières de la Turquie.

Sur les rives du Tigre, Hasankeyf a été au fil de sa longue histoire sous domination romaine, assyrienne, ayyoubide, ottomane : des conquêtes successives dont la ville a gardé un riche patrimoine archéologique. Des fouilles récentes ont révélé l’origine néolithique de la cité connue pour ses habitats troglodytes : des vestiges vieux de 12 000 ans ont été retrouvés dans ces grottes qui forment un paysage unique.

Alors que la construction du barrage par le gouvernement turc s’achève, les fouilles du site néolithique n’en sont qu’à leur commencement. « 75% du site n’a pas encore été fouillé. Il faudrait encore au moins 30 ans pour tout finir », déplore Ridvan Ayhan, membre de l’association « Maintenir Hasankeyf en vie », et habitant de la ville. Une partie du patrimoine de la ville a été sauvegardée par les autorités turques : un hammam et un mausolée du XVe, ainsi qu’une mosquée du XIVe ont été déplacés à grand frais dans ce qui deviendra un musée à ciel ouvert une fois la ville immergée.

Malgré ces efforts, les grottes de la ville et les vestiges archéologiques qu’elles renferment seront définitivement perdus. Ces destructions s’étendront à l’ensemble de la vallée du Tigre, dont les sites archéologiques restent encore mal étudiés. Dans un communiqué publié par l’agence de presse turque Bianet, Ercan Ayboga, également membre du collectif « Maintenir Hasankyef en vie » souligne l’importance patrimoniale du lieu : « La vallée du Tigre remplit neuf des dix critères nécessaires pour être inscrits sur la liste du patrimoine mondial, comme le montre un rapport indépendant publié en 2018. Alors que la plupart des sites protégés n’en remplissent que cinq. » Mais seul le gouvernement peut faire une demande d’inscription auprès de l’UNESCO. 

Suite à un appel international d’une centaine d’ONG, le week-end dernier a donné lieu à des mobilisations dans 35 villes à travers le monde, selon Ercan Ayboga. « Des personnalités turques ont pris position durant ces mobilisation », ajoute-t-il. Le remplissage du futur lac artificiel qui devait commencer le 10 juin a été reporté par les autorités turques, notamment suite aux mobilisations en Irak contre le projet : outre le désastre patrimonial, le barrage d’Ilisu est également source de tensions entre les deux pays.

Ilisu est l’ouvrage phare du Projet d’Anatolie du Sud-Est, qui, avec 22 barrages construits sur le Tigre et l’Euphrate, vise à faire décoller l’économie de cette région du Kurdistan, en décuplant sa production énergétique et en irriguant les sols. Toutefois, cela se ferait au détriment de l’Irak, situé en aval du fleuve, qui connaît déjà des sécheresses importantes. L’immense barrage d’Ilisu ne ferait qu’aggraver cette situation, compromettant « sérieusement l’approvisionnement en eau des principales villes irakiennes, affectant l’agriculture irakienne et la biodiversité de l’écosystème du Tigre », avertit l’eurodéputée Julie Ward. Il mettrait aussi en danger un site classé à l’UNESCO, celui des marais mésopotamiens, situés au sud de l’Irak, et dépendants des eaux du Tigre. 

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