Dimanche 17 novembre 2019

Photographie

Chronique

Un photographe d’avant

Par Pascal Ory · Le Journal des Arts

Le 3 juin 2019 - 635 mots

TOULON

Exposition. Qu’est-ce qu’un artiste ? Nous avons le choix, aujourd’hui : un martyr de la culture, un pirate de la philosophie, un entrepreneur de soi-même, j’en passe et des meilleurs. Dès lors, rien de plus troublant, mais aussi de plus rafraîchissant, que de se retrouver soudain nez à nez avec un artiste d’avant.

Raymond Depardon pendant son reportage consacré à la vie quotidienne de l’escorteur Le Picard, Toulon, 1962-1963. © Photographe inconnu/Archives privées R. Depardon
Raymond Depardon pendant son reportage consacré à la vie quotidienne de l’escorteur Le Picard, Toulon, 1962-1963
© Photographe inconnu/Archives privées R. Depardon / DER1964xxxW0001

Cette chance m’est advenue, l’autre jour, au vernissage de l’exposition que le Musée national de la marine, à Toulon, consacre aux quelque 150 reportages et 2 000 clichés que Raymond Depardon a pris pendant son service militaire (1962-1963) – exposition dont une seconde mouture, allégée, sera accrochée à la rentrée prochaine dans le cloître du Val-de-Grâce. Un catalogue solide, qui resitue bien toute cette production à la fois dans son temps et dans le nôtre, une préface dans laquelle, pour ma part, je glosais sur le paradoxe de celui qui se retrouve « réquisitionné pour faire ce qu’il aime », et qui a plu au héros du jour : la conversation peut s’engager.

Raymond Depardon, me dit-il, avait d’abord un peu traîné des pieds devant cette exhumation. Pas par antimilitarisme, mais par crainte que tout cela n’ait, vraiment, plus aucun intérêt. Cette après-midi là, à Toulon, il est rassuré. Mieux : il est ému. Il faut dire qu’il a quelque raison de l’être. Aux murs du musée, de beaux tirages, confiés à l’ECPAD (Établissement de communication et de production audiovisuelle de la défense) respectent le format carré des Rolleiflex 6x6. Le contraste est savoureux entre cette mise en valeur d’aujourd’hui et le quasi-anonymat qui présidait, à l’époque, à la commande des autorités militaires en direction d’un soldat du contingent qui ne pouvait rêver mieux que de voir un de ses clichés retenu pour « illustrer » un article de la revue TAM (Terre Air Mer). Bref, on est loin d’Art Press.

Écouter Depardon raconter ses souvenirs, c’est être soudain reporté, non pas seulement près de soixante ans en arrière, mais dans un univers très exotique, avant la traversée du miroir. En témoigne la hiérarchie qui, à l’époque, régissait encore les relations entre les journalistes du magazine (Philippe Labro, Jacques Séguéla…), soldats du contingent eux aussi, mais déjà installés dans la vie en « bourgeois bohèmes », et les photographes, petites mains à leur service. Comment, sinon, interpréter ce moment où, quand il s’agit de l’héberger en ville, ses camarades, qui l’aiment bien, l’accueillent dans la chambre de bonne de l’appartement familial ? Au reste, tout n’est pas ici à voir sous l’angle du handicap social : cette origine provinciale et paysanne est la condition sine qua non de l’empathie que le regardeur peut ressentir envers le regardé. Ces jeunes recrues au lourd paquetage, ces deux paysans normands en salopette qui, pendant des manœuvres, croisent sur la route de jeunes soldats qui pourraient être leurs fils, ces enfants de troupe qu’on croirait sortis des Quatre cents coups… : voilà des « gens du peuple » avec lesquels Depardon est de plain-pied.

Le plus remarquable est que ce double éloignement des temps et des lieux de consécration n’empêche nullement de pratiquer devant ces images la lecture artistique qui s’impose aujourd’hui dès qu’il est question d’un artiste d’après : les « depardoniens » auront vite fait de repérer dans tel jardin propret d’une cité militaire de Rocquencourt, dans cette famille rassemblée autour de leur fille, harnachée pour un baptême de parachutisme, cette science des « moments faibles » qui transcende le trivial et dans laquelle il est passé maître.

En même temps, le Depardon d’après est assez lucide pour mesurer, avec le chemin parcouru, les impasses dans lesquelles ses cadets sont obligés de s’engouffrer. La photographie n’a jamais été aussi artifiée et jamais les photographes n’ont eu autant de mal à en vivre. Tout le monde est célèbre un quart d’heure, et tout le monde est photographe. Voilà qui chagrine Raymond. Il n’est pas le seul.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°524 du 24 mai 2019, avec le titre suivant : Un photographe d’avant

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