Politique

Un déjeuner inoubliable avec François Mitterrand et Jacques Chirac

Par Jacques Attali · Le Journal des Arts

Le 3 octobre 2019 - 656 mots

Au début de mai 1986, alors que commençait la première cohabitation de l’histoire de la République, eut lieu un sommet du G7 à Tokyo, auquel le Premier ministre, Jacques Chirac, voulut absolument accompagner le Président, François Mitterrand.

Jacques Chirac et François Mitterrand lors d’un petit déjeuner avec le président Tchadien Hissene Habre, en novembre 1986 au Togo. © Photo Daniel Janin/AFP.
Jacques Chirac et François Mitterrand lors d’un petit déjeuner avec le président Tchadien Hissene Habre, en novembre 1986 au Togo.
© Photo Daniel Janin / AFP

Mal lui en a pris, puisque les dirigeants du monde développé, comme les diplomates et la presse, constatèrent que, contrairement à ce que prétendait Matignon, le pouvoir en matière de politique étrangère, de défense et de lutte antiterrorisme était toujours à l’Élysée. Sans partage.

En quittant Tokyo pour Paris, au matin du mercredi 7 mai, le Président et le Premier ministre prirent, comme il se doit, deux avions différents. Deux Concordes. Qui obtinrent le droit de faire escale à Novossibirsk.

Là, se tint le plus improbable de mes déjeuners : que l’occasion me fut donnée de déjeuner un jour à la fois avec Jacques Chirac et François Mitterrand était déjà hautement improbable (cela se reproduisit bien souvent par la suite). Mais que le premier de ces déjeuners eut lieu à Novossibirsk était totalement surréaliste.

Nous y avions fumé, accueillis par un Vice-Premier ministre soviétique, Yao Rabot (*), et fait un déjeuner trop copieux (caviar, kijoutch, galantine de canard, steak à la sibérienne, consommé à la viande, mousse de baies de Sibérie) pendant que les deux délégations, de l’Élysée et de Matignon, apprenaient à se connaître en patientant dans un lugubre aéroport soviétique.

La conversation eut du mal à se nouer. Jacques Chirac parla de son premier voyage dans la région du lac Baïkal ; du lieu probable de naissance de Gengis Khan, qui n’était, dit-on, pas loin ; du musée de la ville, qui contenait des trésors ; puis, il dérouta la conversation vers un vertigineux défilé de noms de tribus sibériennes : les Aléoutes, les Tchouktches, les Chouvanes, les Dolganes, les Entsys, les Nanaïs, les Negidals, les Teleoutes, les Tofalars, les Tuvian-Todzhynt, les Kurmandjis, les Mansis. Jacques Chirac se révéla plus encore incollable sur les Evenks, les Évènes, les Ket, les Khantys, les Nenets, les Nganassanes, les Nivkhes, les Orchis, les Oroks, les Sami, les Sel’kup. François Mitterrand marqua quelques signes d’agacement quand on en arriva aux Inuits, aux Itelmènes, aux Koryaks, aux Udeges, aux Yukaguirs, aux Yakoutes et aux Komis. François Mitterrand, qui venait d’apprendre la mort de Gaston Defferre, était pressé de rentrer à Paris ; et cette conférence d’ethnographie l’agaçait au plus haut point. On parla du maire de Château-Chinon, né dans la commune de Chirac, en Corrèze. Puis le Président donna le signal du départ.

On remonta dans les avions. Juste après le décollage, François Mitterrand me souffla : « Que cela ne vous impressionne pas, il a sûrement lu des fiches tirées d’un guide de voyage dans l’avion juste avant l’atterrissage. » Même si j’appris par la suite que Jacques Chirac avait toujours de telles fiches sur lui, sa passion pour ces tribus n’était pas feinte. Et son désir d’impressionner François Mitterrand était plus émouvant que puéril.

Tel était Jacques Chirac. Animé par une fascination pour les mondes les plus lointains, qui lui fit comprendre, bien mieux que les ministres de la gauche avant lui, l’importance de la collection de Jacques Kerchache, dont il fit le Musée des arts premiers. Comme il sut faire écrire, et osa lire, deux discours majeurs, que j’aurais tant voulu que son prédécesseur prononce : l’un sur la responsabilité de l’État français dans la persécution, l’arrestation, et l’assassinat de dizaines de milliers de juifs de France ; l’autre sur la menace environnementale.

Pour cela, au moins, il restera. Et pour son art d’être aimable, quand il le voulait. Même s’il y aurait beaucoup à dire sur son (in)action, dont la glorification aujourd’hui révèle tant sur l’inquiétante nostalgie des temps immobiles, dans laquelle se complaît notre pays. Le moment n’en est pas venu.

ERRATUM - 3 OCTOBRE 2019

(*) Contrairement à ce qui a été écrit dans le JdA n°530, le vice-Premier ministre russe se nomme Serguei Ryabov et non Rabot.

Thématiques

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°530 du 4 octobre 2019, avec le titre suivant : Le plus improbable des déjeuners

Tous les articles dans Opinion

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque