Samedi 24 février 2018

Un décor hollywoodien pour le XIXe siècle français

Le Journal des Arts

Le 10 juin 2010

Alessandra Mottola Molfino : Le Metropolitan Museum of Art

Dans son discours d’inauguration du Metropolitan Museum of Art, en 1880, l’avocat Joseph H. Choate lançait l’exhortation suivante: "Millionnaires de tous horizons, songez à la gloire que vous connaîtriez en suivant nos conseils : convertissez le porc en porcelaine, le blé et autres denrées en céramiques précieuses, les matières premières brutes en marbres sculptés, vos actions dans les chemins de fer ou les mines – choses qui s’évanouissent lorsqu’on ne s’en sert pas et qui, à la prochaine crise financière, se froisseront comme du parchemin – en toiles de grands maîtres qui orneront ces murs pendant des siècles." Il fut entendu : ainsi, John Pierpont Morgan, membre du Board of Trustees à partir de 1888, consacra la moitié de sa fortune à la constitution d’une des plus fabuleuses collections privées du monde, aujourd’hui exposée dans diverses salles du Metropolitan. Henry Walters, Henry Clay Frick, John G. Johnson et bien d’autres membres du conseil allaient laisser leur nom dans l’histoire des musées américains.

Une visite du musée sur les traces de ses fondateurs, des collectionneurs et des mécènes, est une source d’émerveillement et de stupeur. Venant s’ajouter progressivement les uns aux autres, collections et bâtiments semblent réunis par la recherche du grandiose. Autour du noyau central, un édifice Belle Époque dessiné par Richard Morris Hunt au début du siècle, on trouve, au nord, l’aile Sacler qui abrite un temple égyptien transporté et reconstruit pierre par pierre, et entouré d’un lac ; au sud, l’aile Michael C. Rockfeller, où sont présentées les collections des Amériques, des îles du Pacifique et d’Afrique ; à l’ouest, dans un audacieux bâtiment en point de diamant, la collection Robert Lehman offre même une reconstitution de la demeure du donateur; un peu partout, des surprises : l’immense grille de la cathédrale de Valladolid, datée de 1668 ou une cour de palais de la Renaissance, avec ses sculptures. L’art moderne et contemporain a trouvé un toit dans l’aile Lila Acheson Wallace, sur la terrasse de laquelle sont présentées les expositions de sculpture contemporaine. Dans l’American Wing s’ouvre une véritable place, bordée par la façade d’un édifice américain de la fin du XVIIIe et couverte d’une immense verrière. Dans la galerie d’art asiatique, on peut admirer un jardin suspendu chinois. On se promène à travers le patio espagnol de 1506, qui a jeté l’ancre au Metropolitan après avoir séjourné chez George Blumenthal, dans sa demeure de Park Avenue.

Récemment rénovées, les salles d’art européen du XIXe siècle ne font pas exception. Au nombre de quarante, elles forment un parcours structuré autour de la donation Annenberg. Si l’éclairage des œuvres s’avère excellent et la circulation des visiteurs parfaitement calculée, la collection souffre en revanche d’une présentation peu convaincante.

Le parcours commence par les salles consacrées à l’art français, des tableaux pour l’essentiel mais aussi quelques sculptures. Hélas, on se lasse vite de la décoration : trop de moulures, trop d’enjolivures dans le style Second Empire, tout un faux décor reproduisant le faux néo-Renaissance de la fin du XIXe. Même les vitrines où sont exposés de petits objets imitent celles que l’on trouvait à l’époque dans les salons ou chez les antiquaires. Cependant, à y regarder de plus près, on découvre que tous ces ornements sont de piètre qualité : coins disjoints, matériaux pauvres, vernis appliqué par des mains maladroites. Les salles se suivent, les colonnes corinthiennes, les arcs surbaissés, les couleurs de mauvais goût, entre le blanc tourné et le vert bile, se font plus importuns. Arrivé au but, on a la désagréable impression d’avoir revu le XIXe français dans un décor hollywoodien, trop présent par ses excès. Le parallèle entre les œuvres et leur cadre suscite un profond sentiment de malaise, inévitable quand des chefs-d’œuvre ne bénéficient pas d’un agencement qui a sa valeur propre. On en viendrait presque à regretter la présentation des impressionnistes au Musée d’Orsay.

La longue galerie centrale, directement inspirée de ce dernier, figure néanmoins parmi les réussites des récents travaux. Les salles de peinture et de sculpture européennes du XIXe siècle sont conçues pour accueillir un très grand nombre de visiteurs, et leur agencement permet, de façon presque miraculeuse, de distribuer harmonieusement ces foules. La circulation est parfaitement pensée et des parcours obliques répartissent insensiblement le flux d’une étape à l’autre par des ouvertures qui semblent régulières mais sont en réalité adroitement décalées.

On doit l’autre grand succès du réaménagement à Zack Zanolli, concepteur de lumières. Ses éclairages irréprochables se coulent le long des parois, mettant magnifiquement en relief les tableaux et laissant les visiteurs dans une zone centrale de pénombre. Cet effet est obtenu grâce à un dispositif hautement perfectionné situé dans les lanternes qui dominent les plafonds transparents des salles, conçus pour arrêter les ultraviolets. Des panneaux captent la lumière solaire et la diffusent de façon égale quelle que soit la position du soleil. Quand la luminosité naturelle s’avère insuffisante, des lampes fluorescentes de couleur chaude et des spots individuels pour chaque œuvre viennent automatiquement la compléter. Le rapport entre la hauteur des plafonds et celle des cimaises, ainsi que l’angle d’incidence des éclairages, ont été si soigneusement calculés qu’aucun reflet ne gêne jamais le visiteur, en quelque point qu’il se tienne. Égal à lui-même, le Metropolitan mêle encore une fois des merveilles et des fautes de goût, des égarements hollywoodiens et des réussites incomparables. Il surprend, comme à l’accoutumée.

Alessandra Mottola Molfino est directrice du musée Poldi Pezzoli de Milan

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°4 du 1 juin 1994, avec le titre suivant : Un décor hollywoodien pour le XIXe siècle français

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