Chronique

Quand la Chine osera

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 3 juillet 2013 - 525 mots

La Chine osera-t-elle ouvrir prochainement un musée des XXe et XXIe siècles d’envergure internationale ? L’enjeu est d’actualité mais son issue reste hypothétique, tant le contexte politique est incertain.

Deux projets sont annoncés. À Pékin, Jean Nouvel dessine le nouveau National Art Museum of China (Namoc) dans le quartier des Jeux olympiques. L’architecte vient de dévoiler quelques fragments de son travail, mais les informations sont encore plus rares tant sur le contenu de la collection du Namoc pour la création de ces deux siècles que sur le calendrier de sa réalisation. En 1996, les Ludwig avaient remis une donation au Namoc, mais les conditions d’exposition exigées dans cet acte n’auraient pas été respectées.
À Hongkong, la situation est inverse. Le projet M dispose d’une collection connue, celle d’Uli Sigg, tandis que le lauréat du concours d’architecture, Herzog & de Meuron, vient d’être désigné parmi notamment les candidats Renzo Piano, Shigeru Ban et Toyo Ito. Le bâtiment, d’une surface de 62 000 m2, devrait être achevé dans quatre ans sur le vaste West Kowloon Cultural District, délimitant 40 hectares où cohabiteraient également opéra et salles de spectacles. Ce projet culturel en germe depuis près de quinze ans et qualifié de pharaonique donnerait à l’ancienne colonie britannique une assise institutionnelle à la diffusion de l’art, alors que celle-ci est assurée aujourd’hui quasi exclusivement par le marché.

« Art rubbish »
De nationalité suisse, d’abord homme d’affaires en Chine avant de devenir ambassadeur de son pays entre 1995 et 1998, Uli Sigg a réuni pendant plus de vingt ans la collection d’art contemporain chinois, sans doute la plus complète au monde. « Pour que le public chinois ait accès à l’art chinois contemporain », selon ses propres termes, il a donné 1 463 œuvres au M et en a vendu 47 pour 18 millions d’euros. L’ensemble regroupe 350 artistes, mais les critiques venues de l’île et du continent pointent les noms d’Ai Weiwei et d’autres artistes non conformes… Elles dévalorisent aussi l’ensemble de la collection, qualifiée d’« art rubbish », fruit d’un regard occidental, et stigmatisent le prix « excessif » payé par M pour ces acquisitions. Le syndicat des artistes hongkongais, lui, déplore la faible représentation des « locaux » dans la collection M .
Pour affronter ces tempêtes, M a bien fait de se doter comme directeur d’un professionnel reconnu sur la scène internationale, le Suédois Lars Nittve. L’ancien directeur de la Tate Modern à Londres vient de publier un document de 18 pages sur les missions de ce musée « pour la culture visuelle », assorti d’un code de déontologie pour les acquisitions et l’acceptation des donations. Il a présenté durant la foire Art Basel Hongkong, fin mai, la quatrième exposition nomade de pré-ouverture, et entend montrer la collection Sigg avant 2017. Le gouvernement central acceptera-
t-il ces défis, qu’un tel musée puisse ouvrir à Hongkong avant celui de la capitale, qu’il expose des artistes contestataires dans une ville où l’écrasement de Tiananmen est toujours commémoré ? Alors, le « rêve chinois » promis par le nouveau président Xi Jinping aura inscrit la liberté d’expression et les tensions commerciales sino-européennes auront écarté le repli nationaliste.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°395 du 5 juillet 2013, avec le titre suivant : Quand la Chine osera

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