Quand Giacometti aide les jeunes créateurs

Par Jean-Christophe Castelain · L'ŒIL

Le 22 février 2010

Le nouveau record de prix établi par L’homme qui marche I de Giacometti est riche d’enseignement. Le prix d’adjudication de 65 millions de livres a été atteint après une courte mais féroce bataille d’enchères. Il montre qu’en plein ralentissement économique, même si les signes de reprise se multiplient, il y a encore beaucoup de milliardaires dans le monde qui souhaitent placer leur argent dans l’art. Mais contrairement aux précédents records, tous des tableaux, le Giacometti est un multiple. L’acheteur sait lorsqu’il contemple sa nouvelle acquisition, qu’au même moment neuf autres collectionneurs font de même. Il va falloir revoir la psychologie des acheteurs dont on pensait que l’unicité de l’œuvre était un facteur important de motivation. C’est d’ailleurs beaucoup plus que neuf regardeurs, puisque plusieurs musées en détiennent un exemplaire, dont la Fondation Maeght à Saint-Paul de Vence qui en possède deux versions.

Alberto Giacometti a longtemps travaillé à Paris ; c’est son marchand Aimé Maeght qui a fait couler les dix bronzes chez Susse, un fondeur en France. On aurait pu croire que le vendeur, une banque allemande, choisisse Paris pour mettre la sculpture à l’encan. À la rigueur, on comprendrait qu’il n’aille pas à Drouot, l’ancien temple des ventes aux enchères, de peur que la sculpture se perde entre les mains des commissionnaires. Mais pourquoi avoir choisi Londres plutôt que Paris à l’heure où l’on peut enchérir par téléphone du monde entier ? Cette vente montre que la place parisienne a encore quelques efforts à faire pour regagner son rang.

Plus encore, ce record est un nouveau témoignage de la formidable inflation des prix de l’art en général et de l’art moderne en particulier. Selon Artprice, les prix du moderne ont augmenté de 50 % en dix ans, avec même une hausse de 100 % au plus fort de la spéculation en 2008. Les budgets d’acquisition des musées, même les mieux dotés, ne peuvent plus suivre. Sans les dons et legs de collectionneurs fortunés, ou le mécénat des entreprises, les musées d’art ancien et moderne en seraient réduits à n’accroître leurs collections qu’avec des œuvres secondaires.
Mais cette inflation n’a pas que des effets négatifs pour les musées. Elle incite les nouveaux lieux à s’appuyer sur la création la plus récente, plus abordable, si on met à part les stars du marché. Nottingham et Essen, que nous mettons en avant dans ce numéro de L’œil, en sont une illustration. Pour rebondir après le déclin de leurs activités traditionnelles, ces villes ont décidé, comme beaucoup d’autres, d’investir dans l’art actuel.
 
Prévu à l’origine pour la Chase Manhattan, L’homme qui marche I aura finalement assuré une confortable plus-value à la Dresdner. S’il n’est pas certain que Giacometti aurait aimé cela, l’idée que l’inflation de sa cote aide indirectement les jeunes créateurs l’en aurait consolé.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°622 du 1 mars 2010, avec le titre suivant : Quand Giacometti aide les jeunes créateurs

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