Jeudi 13 décembre 2018

Radio & télévision

Chronique

Pourquoi la télévision n’est-elle pas un art ?

Par Pascal Ory · Le Journal des Arts

Le 15 octobre 2018 - 593 mots

Artification. Jean-Christophe Averty nous a quittés en 2017, au moment même où sortait en librairie le premier livre scientifique qui lui était consacré (une biographie par Sylvie Pierre), et quelques jours avant la tenue d’un premier colloque universitaire. Cette hirondelle annonce-t-elle le printemps et le début d’une reconnaissance de la télévision au rang d’art à part entière ? On peut en douter.

Jean-Christophe Averty interviewé par Noël Herpe, fin mars 2015
Jean-Christophe Averty (1928-2017) interviewé par Noël Herpe, fin mars 2015

Deux précédents justifient ce scepticisme. Le premier tient dans le destin morose de l’éphémère « téléthèque » du palais de Chaillot, vers la fin des années 1970. Faute de public ? Peut-être, mais ce constat ne fait que renvoyer à une réalité plus cruelle encore : faute, d’abord, d’une avant-garde d’amateurs plus ou moins fanatiques, celle qui a permis, en revanche, l’« artification » ici du cinéma, là de la photographie, là encore de la bande dessinée. Le second précédent nous livre, je crois, la clé du premier. Il remonte aux années 1930, où des dizaines d’amateurs à travers le monde brandirent vigoureusement le drapeau d’un « art radiophonique » en train de naître, centré sur la fiction. Dix ans et une guerre mondiale plus tard, ces espoirs s’étaient volatilisés.

Le rapprochement avec la radio permet d’ailleurs de comprendre le fond du problème, qui peut se résumer à la force de la distinction entre art et média. Le cinématographe de l’entre-deux-guerres prenait le chemin du média, en proposant à un public familial une offre large et diversifiée, allant du documentaire aux « actualités », en passant par les publicités de l’entracte. Grâce à la télévision – ironie du sort – le cinéma des cinéphiles a pu s’extraire de cette indifférenciation, magnifier le long-métrage de fiction et liquider les actualités. La télévision a, par ailleurs, donné le coup de grâce à la radio comme art en vampirisant le feuilleton sonore, le jeu radiophonique et le sitcom. Madame de Staël a parlé de la gloire comme « deuil éclatant du bonheur » ; la victoire de la télévision – un demi-siècle, tout au plus : la même durée que la radio – aura été le deuil éclatant de l’art télévisuel.

D’où la question : le déclin annoncé du petit écran, concurrencé par l’ordinateur ou le mobile, va-t-il paradoxalement libérer l’espace d’une téléphilie ? Malgré l’aménagement, en France et dans quelques rares autres pays, d’une réserve d’Indiens vouée à la « création radiophonique », même relayée par l’existence d’un ou deux festivals (dont le remarquable « Longueurs d’ondes » de Brest), le précédent de la radio ne porte pas à l’optimisme. Les intérêts des télé-esthètes qui croient que l’on peut renverser ces tendances de fond seront mieux défendus – il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre…– s’ils acceptent de s’interroger sur les lieux prioritaires où se manifeste une spécificité télévisuelle, non comparable, non transposable au cinéma, à la radio, au théâtre, etc.

Et c’est là que l’on retrouve Averty. On peut essayer de « sauver l’artiste télé » en revisitant ce qu’on appelait jadis en France les dramatiques (à la grande époque le Dom Juan de Marcel Bluwal, Les Perses de Jean Prat, Le sang noir de Serge Moati, etc.). Mais on remportera peut-être plus facilement les premières victoires – s’il devait y en avoir — en cherchant à promouvoir en priorité ces lieux d’une créativité unique que furent certains documentaires ou reportages inclassables, certaines émissions de jeu ou comédies musicales et, surtout, certaines émissions de « variétés ». Qui, par exemple, connaît Raoul Sangla ? Il suffit de visionner ses « Discorama » ou son incroyable série d’entretiens Aragon-Ristat pour conclure que voilà un artiste digne de ce nom, pour moi une sorte de Godard télévisuel. Non, « Jean-Christophe, t’es pas tout seul… »

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°508 du 5 octobre 2018, avec le titre suivant : Pourquoi la télévision n’est-elle pas un art ?

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